Ce soir, c’est un grand absent que Michka Assayas continue de célébrer. En éclairant une des métamorphoses les plus surprenantes de ce grand artiste. Celle qui l’a vu se réinventer en s’effaçant, pour ainsi dire.
« De pâles rideaux tirés du matin au soir, rien à faire, rien à dire, je vais rester assis et attendre qu’on me rende le son et la vision » : voilà les sombres paroles que David Bowie nous fait entendre dans la chanson « Sound and Vision », extraite de l’album Low, sorti au début de l’année 1977. Elle connaît le succès à peu près partout en Europe, sauf en France où le grand public continue largement à ignorer le chanteur. Cependant, les choses ont commencé à changer chez nous. La curiosité vis-à-vis du personnage, dont l’excentricité fascine, ne cesse de croître. Déjà, les trois concerts que David Bowie a donnés en mai 1976 à Paris ont fait le plein, je vous en parlais dans l’émission d’hier. Beaucoup voient néanmoins Bowie comme un cinglé provocateur, ainsi qu’en témoigne la fameuse légende du, entre guillemets, salut nazi. Une légende qui a la vie dure.
À l’origine un canular, une fabrication malveillante, à laquelle beaucoup ont adhéré et qui, encore aujourd’hui, persiste. Quand, au mois de mai 1976, après les concerts parisiens qui ont conclu sa tournée, je vous en parlais dans l’émission d’hier, David Bowie débarque à Londres en train à la gare de Victoria (c’était alors l’unique gare internationale de la capitale anglaise), il réapparaît sous l’apparence d’un fantôme dérangeant.
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Il faut dire qu’il a organisé son retour comme une mise en scène malsaine. Bowie porte ses cheveux courts, lissés en arrière, et arbore une chemise noire rappelant la tenue fasciste italienne. Debout à l’arrière d’un coupé Mercedes, venu le chercher à la descente du train à la gare de Victoria, il salue en levant haut le bras la foule qui a afflué pour célébrer son retour. Le photographe de l’hebdomadaire britannique New Musical Express, Chalkie Davies, présent ce jour-là, prend un cliché. Quelques jours plus tard, la photo paraît dans le journal pour illustrer un article intitulé : « Heil and Farewell », « Heil » comme « Heil Hitler ! », évidemment, « Farewell » comme adieu. Tout dans cette photo est agencé pour donner l’impression que Bowie fait le salut nazi. Afin que l’effet soit parfait, le graphiste du journal a perversement greffé au bras du chanteur une main tendue qui en fait n’est pas la sienne, une pure manipulation qui provoquera la fureur du chanteur. L’image et le scandale, néanmoins, vont rester, d’autant que ses déclarations provocatrices sur les bienfaits du totalitarisme dans une société décadente ont produit leur effet. Bowie vient en effet de proclamer ceci en 1976, je cite ses propos : « Je crois, c’est Bowie qui parle, très fortement au fascisme. La seule manière de dissiper l’état d’esprit politiquement tolérant qui pollue l’air en ce moment est d’accélérer la progression d’une tyrannie d’extrême-droite totalement dictatoriale et de la faire advenir aussi vite que possible ». Trop de cocaïne, trop de films sur le nazisme, trop de nuits sans sommeil. Bowie l’a avoué, il se sent(ait) « au bout du rouleau et en proie à de sérieux doutes sur sa santé mentale ». Au fond, Bowie a semé le trouble et récolté ce qu’il méritait. Pour échapper à ce désastre, Bowie saura inventer une nouvelle mise en scène pour trouve son salut, à la fois physique, moral et artistique : celle de son propre effacement, qui ira de pair avec sa façon généreuse de se mettre au service d’un autre, en l’occurrence son ami Iggy Pop.
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Un an plus tard, au début de l’été 1977, le grand public français découvre Bowie grâce à un rôle au cinéma dans le film The Man Who Fell to Earth (l’Homme qui venait d’ailleurs), réalisé par le Britannique Nicolas Roeg d’après un roman de science-fiction signé par l’écrivain américain Walter Tevis. Je vous en parlais hier, dans l’émission consacrée à son album de 1976, Station to Station Bowie y incarnait le personnage d’un extra-terrestre à l’apparence humaine, qui cache bien son jeu puisqu’il se fait passer pour un Anglais égaré du nom de Thomas Newton. Sous la trompeuse apparence de ce Newton, ce personnage tombé d’une autre planète va découvrir au contact des humains le sexe, l’alcool et la télévision. Objets de fascination, ceux-ci vont vite le corrompre, et même l’asservir, et l’histoire finira extrêmement mal. Bowie y voit la métaphore de son propre destin.
Dix ans après la disparition de l’artiste, je souhaite éclairer ce soir le chemin captivant qui a vu David Bowie chercher, comme je disais, à s’effacer lui-même pour mieux renaître. Une passionnante ascèse qui a été à la source d’au moins deux sommets, les albums Low et Heroes, tous deux sortis en 1977 et qui, il faut le rappeler, n’ont pas connu un grand succès à leur publication.
Pour en savoir plus, écoutez l'émission...
À écouter
Playlist :
David Bowie
- « Sound and Vision » album « Low (2017 Remaster)
- « Speed of Life » album « Low (2017 Remaster)
- « Breaking Glass » album « Low (2017 Remaster)
- « Always Crashing in the Same Car » album « Low (2017 Remaster)
- « Warszawa » album « Low (2017 Remaster)
- « Subterraneans » album « Low (2017 Remaster)
- « Sons of the Silent Age » album « “Heroes” - 2017 Remaster »
- « Beauty and the Beast » album « “Heroes” - 2017 Remaster »
- « The Secret Life of Arabia » album « “Heroes” - 2017 Remaster »
À écouter
L'équipe
- Écrivain, journaliste et critique rock
- Vincent GodardRéalisation et mise en onde



