Laid comme un satyre mais doté d'une voix enchanteresse, Socrate fascinait Athènes par ses questionnements subversifs. Ce provocateur génial, qui démontrait l'ignorance des experts tout en se prétendant lui-même ignorant, finit condamné à mort par la démocratie qu'il bousculait.
« Quand je lui prête l'oreille, mon cœur bat beaucoup plus fort que celui des Corybantes et ses paroles me tirent des larmes » : c'est ainsi qu'Alcibiade, jeune chef politique d'une beauté légendaire, décrivait l'effet hypnotique que produisait sur lui un homme au physique ingrat, au nez camus et aux yeux exorbités. Cet homme, c'était Socrate, le philosophe qui révolutionna la pensée occidentale en n'écrivant jamais une ligne. Laid comme un satyre mais doté d'une voix enchanteresse, ce provocateur génial passait ses journées dans les rues d'Athènes à interpeller les passants, démontrant aux caïds de la politique et de la science qu'ils ne savaient rien – tout en se prétendant lui-même totalement ignorant. Comment ce paradoxe vivant, capable de prouver que ses yeux protubérants étaient plus beaux que ceux d'Apollon, a-t-il pu fasciner des générations entières ? Et pourquoi cette même Athènes démocratique qui le célébrait finit-elle par le condamner à boire la ciguë ?
Le dialogue contre les certitudes : quand questionner devient subversif
Socrate incarnait une révolution radicale : la vérité ne s'impose pas, elle se découvre dans l'échange. Contrairement aux savants qui professaient leur science de l'univers, lui ne délivrait aucun enseignement définitif. Sa méthode ? Un questionnement incessant qui déstabilisait les évidences et forçait chacun à reconnaître les limites de son savoir. Cette démarche ouverte, qui fonde encore aujourd'hui la philosophie, avait cependant un prix : dans une Athènes où la religion tissait le consensus social, remettre en cause les certitudes collectives au nom d'un « dieu personnel » et former des jeunes aristocrates à penser autrement devenait dangereux. Trente ans plus tôt, le savant Anaxagore avait déjà été poursuivi pour avoir enseigné que le soleil n'était pas un dieu mais une masse de pierre en feu – un Einstein traduit en justice pour ses théories. Le poète Aristophane ridiculisa ensuite Socrate sur scène, le caricaturant en maître d'école charlatanesque qui apprenait à « faire disparaître les dettes par le langage ». Entre rires du théâtre et vote populaire, la frontière était mince : en 399 avant J.-C., à 30 voix près sur 501, Athènes condamnait à mort son plus grand questionneur. Découvrez comment la première démocratie oscilla entre liberté de parole et intolérance, dans un récit qui résonne étrangement avec nos débats contemporains sur la science, les élites et le populisme.
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Textes cités ou mentionnés :
- Le concours de beauté opposant Critobule et Socrate : Xénophon, Le Banquet, 5 s. Traduction par François Ollier, Paris, Belles Lettres, 1961.
- Socrate se pavanant dans les rues : Aristophane, Les Nuées, v. 362 s.Traduction personnelle.
- Socrate recevant des coups : Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, II, 21. Traduction de Michel Narcy, dans la traduction de l’ouvrage de Diogène Laërce dirigé par Marie-Odile Goulet-Cazet, Paris, Le Livre de Poche, 1999 (p. 230).
- Description de Socrate par Alcibiade : Platon, Le Banquet, 215 c-e. Traduction par Luc Brisson, dans Platon, Oeuvres complètes (Luc Brisson, dir.), Paris, Flammarion, 2008, 2011(p. 150).
- La plainte contre Socrate : Diogène Laërce, II, 40.
- Le décret de Diopeithès contre l’impiété : Plutarque, Vies parallèles des hommes illustres, Périclès, 32, 2. Traduction par Robert Flacelière et Émile Chambry, Belles Lettres, 1964.
- Anaxagore désignant le ciel comme sa patrie : Diogène Laërce, II, 7 = 25 P40 Laks-Most. Traduction André Laks.
- Périclès défendant Anaxagore : Diogène Laërce, II, 13. Traduction par Michel Narcy.
- Strepsiade présentant l’école de Socrate à son fils : Aristophane, Les Nuées, v. 91-99. Traduction personnelle.
- Par où chante le moustique ? Question résolue par Socrate : Les Nuées, v. 158-168.
Ouvrages conseillés :
Pour une étude très précise sur les lois concernant l’impiété à Athènes :
- Jean Rudhardt, « La définition du délit d’impiété d’après la législation attique », Museum Helveticum, 17 (2), 1960, p. 87-105.
L’ouvrage de référence sur les différents procès de philosophes est toujours :
- Eudore Derenne, Les Procès d'impiété intentés aux philosophes à Athènes au Ve et au IVe siècles avant J.-C. (Bibliothèque de la Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Liège, 45), Paris/Liège, 1930.
Sur démocratie et tolérance :
- Moses I. Finley, Démocratie antique et démocratie moderne (1972), trad. par Monique Alexandre, Payot, 1976, Payot & Rivages, 2003, chapitre 3, « Socrate et après Socrate ».
Sur le droit à Athènes :
- Claude Mossé, Au nom de la loi. Justice et politique à Athènes à l’âge classique, Paris, Payot & Rivages (« Histoire Payot »), 2010.
Sur la discussion entre les philosophes « présocratiques » ioniens quant à l’identité du « principe de toutes choses » :
- Heinz Wismann, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012 (chapitre 4 : « La Grèce en débat avec elle-même »).
Sur Périclès et Anaxagore :
- Vincent Azoulay, Périclès. La démocratie athénienne à l’épreuve du grand homme, Paris, Armand Colin, 2010, 2e éd. 2015, chapitre 8, « Périclès et les dieux de la cité ».
Sur la pièce d’Aristophane Les Nuées (problèmes de la réalité du portrait de Socrate donné dans la pièce, et de la signification du jugement porté sur ce qui est présenté comme l’école de Socrate), je renvoie à deux éditions commentées particulièrement utiles et détaillées :
- Kenneth. J. Dover, Aristophanes. Clouds, Oxford, Clarendon Press, 1968, 2003, édition, avec une longue introduction et un commentaire.
- Giulio Guidorizzi et Dario Del Corno, Aristofane. Le Nuvole, Milan, Mondadori (Fondazione Lorenzo Valla), 1996, édition et traduction, avec introduction et commentaire.
Sur la représentation de Socrate et de la philosophie dans les Nuées d’Aristophane :
- André Laks et Rossella Saetta Cottone (dirs.), Comédie et Philosophie. Socrate dans les Nuées d’Aristophane, Paris, Éditions rue d’Ulm (Études de littérature ancienne, 21), 2013.
- Rossella Saetta Cottone, « Aristophane et le théâtre du Soleil. Le dieu d’Empédocle dans le choeur des Nuées », dans Comédie et Philosophie, p. 61-85.
- Gábor Beteghi, « Socrate dans les Nuées. Philosophie naturelle et éthique », ibid., p. 87-106.
- Pierre Judet de La Combe, « Théâtre et connaissance. La tension entre philosophie et réalité selon les Nuées », ibid., p. 169-190.
- Pierre Judet de La Combe, « Strepsiade présocratique. Petites réflexions sur la grandeur de la bêtise dans les Nuées », Dionisio, 5, 2006, p. 54-69.
Sur Socrate :
- André Laks et Michel Narcy (dirs.), Figures de Socrate : premier numéro de la revue Philsophie Antique. Problèmes, Renaissances, Usages, 2001.
- Gregory Vlastos, Socrate. Ironie et philosophie morale (1991), trad. par Catherine Dalimier, Paris, Aubier, 1994.
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Les archives de l'INA
Sandrine Alexandre, profeseure de philosophie
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L'heure philo France Inter 07/04/2023
Jean- Pierre Vernant, helléniste :Socrate voulait « éveiller l’inquiétude dans les âmes », et il l’éveillait sur tous les plans
Tribune sur la philosophie grecque France Culture 29/09/1968
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- Helléniste, directeur d’études à l'EHESS et directeur de recherche émérite au CNRS
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