
Des premières adaptations bâclées des années 1920 à David Suchet, en passant par Albert Finney, Peter Ustinov ou, plus récemment, Kenneth Branagh, tour d'horizon des acteurs qui ont incarné, avec plus ou moins de bonheur, le célèbre détective belge créé par Agatha Christie.
L'histoire entre Agatha Christie et le cinéma n'a pas été un long fleuve tranquille. Loin de là. Jérémy Picard, qui a publié Agatha Christie, des romans à l'écran (Hugo Doc, 2025), s'est penché sur ces relations houleuses : "Toute sa vie durant, la romancière a considéré que le cinéma dénaturait ses œuvres. Il faut dire qu'elle est née à une époque où le 7e art est encore balbutiant et qu'elle voue une admiration sans bornes au théâtre."
Remontons le temps. À l'époque des premières adaptations cinématographiques, dans les années 1920, si les maisons de production voulaient distribuer des films internationaux, une loi anglaise leur imposait qu'elles produisent des films britanniques, tirés d'un auteur britannique avec un casting britannique et tournés au Royaume-Uni. "Ces films, poursuit Jérémy Picard, étaient vite fait mal fait et n'avaient aucune ambition artistique. Aujourd'hui, ils ont disparu, donc il est très difficile de juger, mais ce qu'en dit la presse de l'époque n'est pas flatteur."
Très tôt, la romancière a estimé qu'on trahissait son œuvre : "dès les premières adaptations, on changeait le nom des personnages, leur nationalité, les mobiles et parfois, on adaptait même des films sans en avertir l'auteure. Je pense que ça a marqué durablement ce qu'Agatha Christie a pensé du cinéma." Ajoutons à cela que dans les années 1920-30, même si Agatha est déjà une auteure populaire, elle n'est pas encore la romancière incontournable qu'elle devient après-guerre et a sans doute plus de mal à imposer ses vues.
Être Poirot
Une dizaine d'acteurs britanniques ont incarné Poirot sur grand et petit écran.
Austin Trevor
Si Alibi (1931) n'est pas la première adaptation d'un roman d'Agatha Christie au cinéma, c'est la première dans laquelle le personnage de Poirot apparaît. Il a les traits d'un jeune acteur peu expérimenté qui semble avoir été choisi principalement parce qu'il a un accent français. Première hérésie, Poirot répétant à longueur de page qu'il est belge. Second sacrilège, la production rajeunit le personnage d'une bonne vingtaine d'années et en fait un homme dont de nombreuses femmes tombent amoureuses. Lorsque l'on connaît un peu les aventures du détective, on sait, bien qu'il ne soit pas insensible au charme féminin, qu'il n'est pas vraiment porté sur la chose.
Austin Trevor sera pourtant Poirot dans deux autres films : Black Coffee (1931) et Lord Edgware Dies (1934) dans lequel l'acteur ne porte pas de moustache ! Un comble.
Tony Randall
En 1963, la MGM, qui a commencé a exploité le filon d'un autre personnage phare d'Agatha Christie, Miss Marple, souhaite adapter Le Crime de l'Orient Express. Et là, vous allez me dire : "Mais Miss Marple ne figure pas dans ce roman." Et vous avez raison. La réaction de la romancière est sans appel : "MGM doit se passer de ce film [...] L'idée de le transformer en une farce avec Miss Marple, peut-être même comme conductrice du train, bien que probablement très amusante, nuirait à ma réputation." Qu'à cela ne tienne, la firme se rabat sur un autre roman, ABC contre Poirot dont elle a déjà les droits. "Leur objectif est clair, raconte Jeremy Picard dans Agatha Christie, des romans à l'écran, transformer Hercule Poirot, détective méthodique et brillant, en un cousin maladroit de l'inspecteur Clouseau, qui vient de remplir les salles avec La Panthère rose (1963). Agatha Christie tout comme sa fille Rosalind sont effondrées." Pour le casting, le réalisateur Frank Tashlin jette son dévolu sur un acteur de vaudevilles : Tony Randall.
À écouter

Au début des années 1970, Agatha Christie montre les mêmes réticences quand il s'agit d'adapter de nouvelles histoires d'Hercule Poirot à l'écran. Pour recueillir les faveurs de l'écrivaine, EMI film lui signe un gros chèque et fait appel à Lord Mountbatten. Il est le beau-père de l'un des producteurs, mais surtout ancien vice-roi des Indes et oncle maternel du Prince Philip (l'époux de la Reine Élisabeth II).
Albert Finney
Le Crime de l'Orient-Express (1974) n'est pas un film de commande. Le réalisateur, Sidney Lumet s'est beaucoup investi dans ce tournage : "C'est un mélodrame à l'intrigue superbement ciselée, mais qui nécessitait une autre qualité : une nostalgie romantique", dira-t-il. Et un casting cinq étoiles, ajouterons-nous : Lauren Bacall, Ingrid Bergman, Sean Connery, John Gielgud, Jean-Pierre Cassel, Vanessa Redgrave, Michael Fox, Jacqueline Bisset, Anthony Perkins, Richard Widmark... et Albert Finney dans le rôle de Poirot.
Ce dernier crève l'écran et suscite l'admiration de ses partenaires, et pourtant, ce n'était pas le premier choix du réalisateur. Ni même le second. Lumet voulait tout d'abord Alec Guinness mais celui-ci s'apprêtait à endosser le costume d'Obi-Wan Kenobi dans Star Wars. Il propose alors le rôle à Paul Scofield, acteur de théâtre plus habitué à jouer Shakespeare qu'Agatha Christie. Il n'est pas disponible non plus. C'est ainsi qu'Albert Finney hérite de la moustache de Poirot. Ce rôle lui vaudra une nomination aux Oscars.
Avec Le Crime de l'Orient-Express, la romancière semble satisfaite du travail réalisé par Sidney Lumet et reconnaît même du talent à l'acteur Albert Finney, bien qu'il soit affublé selon elle "d'une moustache bien trop longue."
À écouter
Du nouveau dans l’affaire du "Crime de l’Orient-Express"
Une histoire particulière, un récit documentaire en deux parties
28 min
Peter Ustinov
"Je voulais faire avec Hercule Poirot une expérience dans l'immobilité, confie l'acteur dans un entretien sur TF1 en 1980. Et arriver à un tel point que parfois, je ne fasse absolument rien, ce qui veut dire que [dans certaines scènes] le suspect pense que je ne le regarde pas et tout d'un coup, je fais comme ça [Peter Ustinov bouge les yeux ostensiblement], ce qui veut dire quelque chose à cause de l'immobilité qui a précédé." Peter Ustinov, qui parallèlement se targuait de n'avoir jamais lu un seul roman d'Agatha Christie, a interprété six fois Hercule Poirot, trois fois au cinéma (Mort sur le Nil, 1978 ; Meurtre au soleil, 1982 ; Rendez-vous avec la mort, 1988) et trois fois sur petit écran.
Agatha Christie n'a pas eu le temps de voir Peter Ustinov interpréter son Poirot, puisqu'elle s'était éteinte deux ans plus tôt, mais selon Jérémy Picard, elle l'aurait sans doute détesté : "Il n'a pas grand-chose à voir avec le personnage qu'elle a écrit. Dans le premier 'Mort sur le Nil', c'est encore là qu'il ressemble le plus au Poirot des romans. Parce qu'il est dirigé et qu'il est entouré d'une équipe qui a un peu d'allure : Mia Farrow, Maggie Smith, David Niven, Bette Davis. Il y a des monstres sacrés autour de lui, donc il se tient à peu près tranquille. Mais dans les films suivants, il est moins dirigé et on assiste à un one man show. À du cabotinage"
À écouter
Kenneth Branagh
Après Shakespeare, Kenneth Branagh s'attaque à l'œuvre d'Agatha Christie. Enfin presque. Aurait-il osé s'attaquer à la reine du crime si les producteurs, après de longues tractations avec les ayants droit, ne l'avait contacté pour réaliser une nouvelle version du Crime de l'Orient-Express (2017) ? L'insatiable Kenneth dit oui et ne résiste pas à l'appel de Poirot. C'est lui qui jouera le petit belge. Il avale tous les romans et nouvelles dans lesquels apparaît Poirot. Et il travaille pendant des mois sur son accent : "Il se passe et se repasse des enregistrements gravés par trois dizaines d'hommes belges de l'âge de Poirot, s'exprimant en anglais, raconte Jérémy Picard. Il travaille ensuite avec un coach linguistique pour maîtriser l'accent du héros." On parlait d'un casting cinq-étoiles pour la précédente adaptation du Crime, là, il faudrait plutôt dire un casting quatre Oscars : Branagh, Judi Dench, Penélope Cruz et Olivia Coleman.
Kenneth Branagh a réalisé deux autres adaptations d'Agatha Christie dans lesquelles il a évidemment endossé à nouveau le costume de Poirot. Tout d'abord Mort sur le Nil (2022) dans lequel il a transformé Poirot en héros romantique, hanté par la mort de sa fiancée, un personnage totalement inventé. Agatha a dû faire un triple salto dans sa tombe ! Puis Mystère à Venise (2023). Et là encore, Branagh prend quelques libertés, Jérémy Picard : "Branagh s'acharne à insuffler une dose de psychologie à son interprétation de Poirot. Parfois cela enrichit l'intrigue, parfois cela alourdit tout."
Sur le petit écran
Plusieurs acteurs ont joué Poirot dans des téléfilms ou des séries britanniques : Horst Bollmann, Ian Holm, Alfred Molina et plus récemment John Malkovich dans une mini-série adaptée de ABC contre Poirot (2018). L'acteur américain donne "une profondeur inattendue au héros vieillissant et un peu oublié".
Mais celui qui pour des millions de spectateurs reste et restera longtemps l'image du petit détective belge à la moustache en guidon de vélo, c'est David Suchet. Avant de nous arrêter sur l'incroyable interprétation de ce dernier pendant un quart de siècle, il est temps de faire un point Moustache. "La clé pour moi, c'est la moustache, confie David Suchet dans Being Poirot, un documentaire que lui consacre ITV en 2013. Quand cette moustache est posée sur ma lèvre, je pense qu'on peut dire que vous êtes en train de parler à Hercule Poirot".
Le point Moustache
À quoi ressemble vraiment la moustache de Poirot ? "David Suchet porte une petite moustache, une moustache cirée qui, selon les saisons, change un peu de forme, etc. Mais elle est toute petite, cette moustache." Or, il suffit de se replonger dans les pages d'Agatha Christie pour se rendre compte que cette fameuse moustache a une autre allure.
À écouter
Pendant les six décennies durant lesquelles ses aventures ont été racontées par Agatha Christie, la moustache de Poirot a été décrite de nombreuses façons.
"Raide et militaire" – En 1920, dans le premier roman publié d'Agatha Christie, La Mystérieuse Affaire de Styles. Sa moustache y est décrite comme "très raide et militaire". À cette époque, Poirot est un réfugié fraîchement arrivé de Belgique et presque sans le sou, il n'avait donc pas beaucoup d'argent à investir dans son apparence.
"Un petit homme avec d'énormes moustaches" – Au début des années 1930, sa célèbre pilosité faciale a évolué, passant de raide et militaire à un atout magnifique et luxueux qui suscite de nombreux commentaires de sa part, des narrateurs et des autres personnages de chaque histoire. Tout au long des récits de Christie, sa moustache est décrite comme "gigantesque", "immense" et "extraordinaire". En 1934, dans Le Crime de l'Orient-Express, Poirot est décrit comme "un petit homme avec d'énormes moustaches", qu'il a quelques difficultés à garder hors de sa soupe ! Et en 1947 dans Les Travaux d'Hercule, on parle d'"une moustache immense". Un attribut physique qu'il entretient avec soin. Dans Le Crime de l'Orient-Express toujours, on apprend qu'il utilise un petit fer à friser sur sa moustache pour lui donner sa forme "recourbée vers le haut".
Plus il vieillit, plus il est évident que Poirot teint sa moustache, ce qui au fil des années l'a quelque peu endommagée. Dans Le Noël d'Hercule Poirot, il déplore que "Même la préparation la plus coûteuse pour restaurer la couleur naturelle appauvrit quelque peu la qualité du cheveu." Et cela l'embarrasse profondément.
Kenneth Branagh dans son adaptation de Mort sur le Nil (2022), arbore une moustache conséquente, plus proche des descriptions ci-dessus, mais il la présente comme un moyen de cacher une cicatrice de guerre. Pure invention. Ce fait n'apparaît pas dans les romans originaux.

Le cas Suchet
24 ans. 70 épisodes. Un sacerdoce ! Et pourtant, David Suchet a beaucoup hésité avant d'accepter le rôle. Jérémy Picard : "De ce que j'en ai vu, lu et compris. Il n'était pas très favorable à jouer Poirot. Au début, pour lui, c'était s'attaquer à un personnage un peu mythique. C'est un acteur qui travaille énormément ses rôles. Et quand on lui propose Poirot, il veut être sûr que les ayants droit soient d'accord. Ils discutent, il est adoubé. Il finit par accepter à la condition qu'il puisse composer lui-même le personnage comme il l'entend."
L'acteur va alors lire, carnet et crayon en main, l'intégralité des romans et nouvelles dans lesquels Poirot apparait. Et il note les moindres détails, les plus petites manies du détective belge. Et il en a. C'est comme ça qu'il compose ce personnage au plus près de ce qu'a fait Agatha Christie. Très rapidement, il a envie que la série adapte l'intégralité de l'œuvre d'Agatha Christie. Ce sera un long chemin parsemé d'embuches, mais il y arrivera. "Il s'est donné pour mission d'être le Poirot vivant des livres. Il voulait vraiment que si Agatha Christie voyait son Poirot, ce soit le Poirot qu'elle avait écrit. Il a même, parfois, avec la production et les équipes d'écriture, refusé des choses et en a imposé d'autres, pour toujours rester au plus près du Poirot d'Agatha."
Agatha et Hercule : je t'aime, moi non plus
Agatha Christie interviewée au sujet d'Hercule Poirot, Le Daily mail, 1938 : "À vrai dire, il y a des moments où nous avons été en froid, où je me suis demandée pourquoi diable, il a fallu que j’invente ce petit être détestable, pompeux et fatiguant… Il me suffirait de quelques frappes sur ma machine pour le supprimer définitivement... C'est vrai, il y a eu des moments où j’ai trouvé Monsieur Hercule Poirot très antipathique et je me suis révoltée à l’idée de rester enchaînée à lui pour la vie. Mais aujourd’hui, je dois l’avouer, il a gagné. Bon gré, mal gré, l’affection est née entre nous."
À écouter
Sources
Un grand merci à Jérémy Picard qui, à l'heure du thé, a partagé avec moi sa grande connaissance et sa passion pour Agatha Christie.
- Jérémy Picard - Agatha Christie, des romans à l'écran (Hugo Doc)
- Agatha Christie - Mémoires
À écouter
Références





