Paul Virilio ©Radio France - Michael Sallit
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Après Bunker archéologie, son livre sur la vitesse, Laure Adler reçoit Paul Virilio. Dans cet entretien au long cours, où Virilio prend le temps de déplier sa pensée, il développe ses théories sur la vitesse, le "temps machine" et la nécessité d'une "université du désastre".

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Paul Virilio est dans le studio en face de Laure Adler pour résumer sa pensée, ce qu'il fait également dans son livre Le Grand Accélérateur, dédié, et le propos se fait jour déjà là,"aux illuministes du culte de la vitesse-lumière du CERN de Genève" et "aux traders de Wall Street qui ont embouti le mur du temps".

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La Seconde Guerre mondiale, de genèse de la pensée de la vitesse

Paul Virilio, "dont les textes accompagnent notre manière de vivre et de prendre le monde depuis plus de 30 ans", nous dit Laure Adler, ancre sa réflexion sur la vitesse dans son enfance marquée par la Seconde Guerre mondiale. Il se définit lui-même comme "un enfant de la guerre éclair, un enfant de la Blitzkrieg". Dans cet entretien, il se souvient qu'à Nantes, entre 8 et 10 ans, il trace des schémas des mouvements des chars allemands pour les livrer à la Résistance — "Ça a été ma seule action de résistance. Il faut dire que j'avais entre 8 et 10 ans", dit-il avec un léger sourire.

Cette période initie une relation fondamentale à la rapidité. La France en général et Vertou, dans la banlieue de Nantes où vit Paul Virilio et sa famille, en particulier, se trouve "occupé en quelques instants". Dans cette "réalité accélérée et troublée", la vitesse des ondes d'information et celle des chars d'assaut s’avèrent déterminantes. Virilio rappelle d'ailleurs que cette "furia technique", née dans la guerre de 1914-1918, se termine par "l'éclair d'Hiroshima", la "fermeture éclair" précise cet amateur de mots-valises, utiles pour forger ses concepts.

La domination du temps-machine et l’accident des connaissances

Poussé par le questionnement de Laure Adler, Virilio tire sa réflexion sur la vitesse jusque dans le temps présent.

Selon lui, la menace la plus grave qui pèse sur l'humanité est l'"accident des connaissances". S'inspirant en partie d’Albert Einstein, qui construisait un rapport d'identification entre les bombes atomiques, informatique et démographique (que Virilio rebaptise génétique), le penseur analyse comment l'évolution technologique a engendré une crise temporelle.

Aujourd'hui, l'homme ne vit plus dans le présentisme, mais dans l'instantanéisme", où "le temps machine" domine le temps humain de la réflexion. Ce temps non-humain est celui des supercalculateurs fonctionnant à "des milliards de milliards d'opérations à la seconde".

Ce phénomène s'illustre particulièrement sur les marchés financiers par le trading automatisé, qui a conduit au "crack du flash trading" de 2007 à Wall Street, où les algorithmes des logiciels fonctionnent à des vitesses qui vont plus vite que celles des traders. Les algorithmes tournent désormais à des vitesses qui "n'ont plus rien à voir avec la raison de l'homme", faisant de "la vitesse une inconnue pour l'avenir", ajoute Virilio.

Ainsi, l’accélération du réel est telle que l'on se trouve à "emboutir le mur du temps" et "le mur du sens".

Du progrès comme propagande à l'université du désastre

Selon Virilio, et il l'explique ici, l'accélération du réel se traduit par des phénomènes sociaux extrêmes, comme le suicide professionnel — que l'on peut observer dans l’émergence du profil que Virilio baptise "kamikaze", celui qui donne sa vie pour "la patrie de son patron".

La philosophie de Virilio, notamment dans Esthétique de la disparition, démontre que la perception moderne est conditionnée par l'instantanéité, où les choses "fuient et c'est par leur fuite qu'elles sont présentes".

Face à ces défis, Paul Virilio ne croit pas à la fin de l'histoire, mais à "la fin de la géographie". Il insiste sur la nécessité de distinguer le progrès de la propagande, car la vitesse est le moteur de cette dernière. Pour y répondre, il propose de réinventer l'université afin qu'elle analyse la "barbarie du temps présent". Ce travail, qu'il nomme "l'université du désastre", doit amener l'humanité à développer une "intelligence de la fin, une intelligence de la limite", afin de penser la finitude du monde.

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