Un extrait du chapitre probablement consacré à la botanique dans le Manuscrit de Voynich. - Cipher manuscript (Voynich manuscript). General Collection, Beinecke Rare Book and Manuscript Library, Yale University.
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C’est un mystère sur lequel les cryptographes butent depuis plus d’un siècle : le manuscrit de Voynich, découvert en Italie en 1912, reste indéchiffrable. Régulièrement, des passionnés comme des chercheurs affirment avoir une clé pour le décoder, comme, récemment, le système “Naibbe”.

Sur les pages du manuscrit, des dessins de plantes, de constellations ou encore de femmes nues. Ce manuscrit, c’est le manuscrit de Voynich, du nom de son découvreur, le collectionneur de livres polonais Wilfrid Voynich. Il met la main sur l'ouvrage dans la bibliothèque d’une communauté de jésuites en 1912, à Frascati, près de Rome. Depuis, plus d’un siècle s’est écoulé et nul n’a été capable de déchiffrer les 234 pages couvertes d’illustrations et de longs paragraphes à l’écriture inconnue.

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Daté, par carbone 14, du début du XVe siècle, la manuscrit est aujourd’hui l’un des plus grands mystère de la cryptographie. "On ne connait ni l’auteur, ni la langue, ce qui complique les recherches pour comprendre ce qui est écrit", détaille Cécile Pierrot, cryptanalyste au centre de recherche INRIA Grand-Est, et spécialiste du déchiffrement de textes anciens.

Pour avoir une idée de ce dont parle l’ouvrage, les chercheurs s’appuient donc essentiellement sur les illustrations : "Une bonne partie du livre, peut-être les quatre cinquièmes, sont illustrés. On arrive à comprendre qu'il y a des chapitres parce que les illustrations changent de thèmes : on a au début un chapitre plutôt botanique, avec des dessins de plantes qui prennent presque toute la page, puis on un chapitre lié à l'astronomie. avec des signes du zodiaque, des dessins d'étoiles. Il y a également un chapitre d’anatomie, où on voit beaucoup de femmes nues, et enfin un chapitre de potions ou de recettes. C’est ce que l’on parvient à déduire avec les illustrations… mais le contenu, lui, on ne le connaît pas”.

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Des glyphes indéchiffrables

Les chercheurs ont bien pu identifier les propriétaires du manuscrit et remonter, ainsi, jusqu’au XVIIe siècle, lorsqu’il appartenait à la famille de Rodolphe II, un prince de la maison de Habsbourg. Avant ? Nul ne sait qui le possédait, et encore moins qui l’a rédigé. Une absence d’informations qui n’aide pas les cryptographes à déchiffrer le texte, rédigé à l’aide de glyphes issus d’un alphabet inconnu, et dont on ignore la langue d'origine.

Des paramètres habituels manquent pour permettre aux cryptographes de déchiffrer ce texte : “Il y a très peu de mots qui vont être courts", souligne la cryptographe. "Par exemple, dans la langue française on a des mots comme “le, la, on”... C’est très très peu présent dans le manuscrit de Voynich. Au contraire, il y a énormément de mots moyens, de cinq caractères, et pas beaucoup de mots longs. Alors que nous, dans une langue normale, on a des mots de toutes tailles. Il y a beaucoup d’éléments étranges, que l'on ne retrouve pas dans les langues habituelles”.

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Une nouvelle méthode

C’est justement à ce problème que s’attaque l’article du journaliste scientifique Michael Greshko, paru récemment dans la revue Cryptologia. Il y propose un nouveau système de chiffrement, à l’aide de cartes à jouer et de dés, qu’il a nommé «Naibbe» et qui permet d’obtenir un résultat proche de celui du manuscrit de Voynich.

“Il ne déchiffre pas Voynich et, d’ailleurs, ne prétend pas le faire, c’est ce qui est très étonnant”, précise Cécile Pierrot. “Il ne donne pas une traduction, pas même une phrase”. Ce que l’auteur de l’article est parvenu à faire, c’est à créer un système de codage qui donne des résultats similaires à ceux du manuscrit de Voynich. “On va retrouver, dans le système de codage proposé, la présence de mots qui sont tous de taille moyenne, et non pas des mots très courts ou des mots très longs. Il nous propose une structure qui pourrait fonctionner, mais il y a beaucoup de choses qui collent pas avec la réalité dans sa proposition. D'ailleurs, lui même le dit : il y a des encore des lacunes et des zones d'ombre.”

Pour la cryptographe, il n’en s’agit pas moins d’un “bon article”. Chaque année, plusieurs articles interprètent de nouvelles facettes du manuscrit et les annonces d’un déchiffrement imminent se succèdent depuis plus d’un siècle. "En général, on ne s’affole pas", poursuit la chercheuse. “La plupart du temps ce n'est pas du tout cohérent et il n'y a pas de consensus, ni de déchiffrement”.

Un canular ?

Mais les échecs s’accumulant, une autre théorie a émergé : celle d’un canular médiéval. Le texte en glyphes n’aurait en réalité aucun sens. Une théorie à laquelle n’adhère pas Cécile Pierrot : “On a des études qui ont montré qu'il y avait suffisamment de structure dans le texte pour que ce ne soit pas un texte produit aléatoirement, on va se rapprocher d'une langue”.

Parmi les arguments en faveur d’un texte bien réel, mais qui n’a pas été déchiffré, la cryptographe prend l’exemple des mots identifiés dans différents chapitres de l’ouvrage : "On peut avoir des mots qui vont apparaître dans le chapitre sur la botanique, mais qu'on ne retrouvera pas du tout en astrologie. Ce qui correspond vraiment à une langue naturelle. Si je suis en train de parler de fleurs et de graines, eh bien je ne vais pas avoir ces mots là, qui vont apparaître quand je parlerai d'astrologie. Quand on regarde la structure, la grammaire du manuscrit de Voynich, on se rend compte que c'est quelque chose d'intelligent, de cohérent. Pour moi, il y a vraiment une structure de langue - un peu étrange , mais une structure de langue qui fait que je ne crois pas du tout à la l’hypothèse du canular. Je pense que c'est juste une hypothèse parmi d'autres, mais elle n'est pas soutenue par des indicateurs”.

Malgré les moyens de la cryptographie moderne, le manuscrit de Voynich résiste encore au déchiffrement. Même les illustrations ne permettent pas d’obtenir suffisamment d’informations, explique Cécile Pierrot : “Des botanistes ont été consultés parce qu’on aimerait pouvoir regarder les illustrations et se dire ‘Ah, cette plante là, je la connais, elle est issue, du Moyen-Orient au XIVe siècle, elle était fréquente et elle s'appelle comme ça’. Si nous on était capable de reconnaître les illustrations correctement, ça nous donnerait des premiers indices ! Mais pour les plantes, en fait, on n'arrive pas bien à les reconnaître. Et il faut voir aussi qu'on est sûrement sur quelque chose forgée au XVe siècle et la représentation même des constellations en fait, est assez différente de ce qu'on a aujourd'hui. Et puis, il faut voir aussi qu'ils ne font que dessiner des petites étoiles. Savoir quelle étoile, ils sont en train de nommer et à quel endroit alors que ça a juste une forme d'étoile, ce n'est pas évident.”

Aujourd’hui, l'hypothèse la plus couramment admise estime que le manuscrit pourrait être une pharmacopée ou un guide destinés à des médecins. Mais rien ne le prouve définitivement. Et en l’absence d’un déchiffrement, le manuscrit de Voynich reste un mystère.

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