Détail de la couverture duMage du Kremlin - Giuliano da Empoli
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Un an avant l'invasion de l'Ukraine, Giuliano da Empoli achevait un premier roman publié chez Gallimard qui plonge dans les mécanismes du pouvoir russe. Qu'en ont pensé les critiques littéraires ?

Jérôme Garcin présente le livre : "Cet ancien conseiller de l'homme politique Matteo Renzi, aujourd'hui professeur à Sciences Po et auteur de plusieurs essais dont Les Ingénieurs du chaos*, met en scène Vladislav Sourkov, surnommé "le Raspoutine du Kremlin", rebaptisé Vadim Baranov dans le récit. Pendant quinze ans, ce conseiller de Poutine, alias le tsar dans le roman a orchestré la restauration de la puissance russe, de la guerre en Tchétchénie à l'annexion de la Crimée."*

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Patricia Martin : "On a l'impression qu'on est assis sur un canapé à côté de Poutine"

"C'est un roman extraordinaire", s'enthousiasme Patricia Martin de France Inter. "On a l'impression qu'on est assis sur un canapé à côté de Poutine, on est dans sa tête, par le biais de ce Vadim. On lit sa confession, qui montre bien comment la politique [est vue par] un homme qui est imprégné de théâtre, qui a écrit pour le théâtre, qui a écrit pour un groupe de rock, qui est passionné de rap." Le personnage de Sourkov/Baranov, producteur de télé-réalité devenu architecte du pouvoir, fascine par sa culture : "C'est un type extrêmement cultivé, d'ailleurs on se demande si Poutine ne l'avait pas rencontré, si Poutine serait devenu ce qu'il est aujourd'hui."

Patricia souligne la richesse des analyses : "Il nous donne des clés sur l'humiliation de l'URSS, sur ce mépris pour la démocratie. Le portrait des oligarques est incroyable."

Arnaud Viviant : "C'est gâché par l'actualité"

Le journaliste à Transfuge porte un regard plus critique : "Je trouve que c'est gâché par l'actualité ce livre, parce qu'on est en train de chercher des clés au conflit entre la Russie et l'Ukraine en le lisant, alors qu'à mon avis, ça parle d'autre chose." Il reproche à l'auteur une tendance à "essentialiser les Russes" : "Quand il écrit 'le destin des Russes, c'est d'être gouvernés par des descendants d'Ivan le Terrible', cette manière de parler ça m'agace."

Tout en reconnaissant la qualité littéraire du roman, "écrit de manière extrêmement classique", Arnaud Viviant estime que "la vision qu'il donne de Poutine est caricaturale."

À écouter

Giuliano da Empoli : prophète du chaos mondial ?

France Culture va plus loin (l'Invité(e) des Matins)

38 min

Elisabeth Philippe : "Le pouvoir poutinien, c'était une immense pièce de théâtre"

La critique à l'Obs défend l'équilibre du livre : "Da Empoli trouve l'équilibre parfait entre le roman, la fiction, l'essai, et le récit. Il montre comment le pouvoir poutinien, c'était une espèce d'immense pièce de théâtre, conçue par cet idéologue comme une grande pièce de théâtre, une tragédie shakespearienne, qui se joue sur la scène du monde."

Elle rappelle des épisodes marquants : "On revisite les plus de 20 ans de pouvoir de Poutine à travers des épisodes qu'on a tous en tête, la fameuse déclaration 'on ira buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes', la rencontre avec Angela Merkel, qui a très peur des chiens, et Poutine fait exprès, avec une perversité immense, de garder le Labrador pendant le rendez-vous..."

Le roman fait aussi apparaître des figures réelles comme Limonov, les oligarques Boris Berezovsky et Mikhaïl Khodorkovsky, ou encore Evgeny Prigojine, "cet homme qui a créé des usines à trolls pour manipuler les opinions sur internet."

À écouter

24 min

Frédéric Beigbeder : "Ce ne sont pas des fous, c'est ça qui est montré dans ce livre"

Le critique au Figaro Magazine, qui a lui-même travaillé sur la Russie, salue la documentation du roman : "C'est à la fois très renseigné sur le premier cercle le plus proche du pouvoir, je me suis même demandé s'il n'avait pas vraiment rencontré Sourkov." Il insiste sur un point crucial : "Ces gens étaient des littéraires, des érudits, des gens très cultivés, très intelligents, pas du tout fous. Mais ils ont décidé de combattre la liberté. Leur ennemi, c'est la démocratie et la liberté."

Il compare l'ouvrage au "meilleur premier roman que j'ai lu depuis Les Bienveillantes de Jonathan Littell". Il souligne cette fascination commune pour "le mal, la violence, la guerre. Poutine a fait toute sa carrière sur des guerres, d'abord la Tchétchénie, puis la Syrie, la Géorgie, puis maintenant l'Ukraine."

Frédéric Beigbeder conclut sur la dimension artistique que Poutine se donne à lui-même : "Poutine ne veut sûrement pas être un bureaucrate, il veut être un artiste, comme dans sa tête à lui évidemment, l'ont été Hitler, Staline, ou Churchill."

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