Des civils en 2017 dans les ruines de Raqqa, l'un des bastions de Daesh en Syrie (photo d'illustration) ©Getty - Afshin Ismaeli/SOPA Images/LightRocket
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Rapatriée de Syrie, victime de l’État islamique, la jeune femme est co-auteure de la bande dessinée "En quête de liberté. Comment je me suis sortie de l’enfer de Daesh”, avec Gaële Joly (Vuibert Graphic). Elle y raconte son parcours, des tortures infligées par sa mère à son départ, puis son retour.

Embarquée en Syrie par sa famille radicalisée, mariée de force, victime de viols et de violences, Sana — un pseudonyme pour protéger son identité — raconte son combat pour survivre et revenir en France avec ses deux filles. Rapatriée en janvier 2024 après des années passées au cœur de l'État islamique puis dans les camps kurdes, reconnue comme victime par la justice française, elle publie avec Gaële Joly, grand reporter à France Info, une bande dessinée intitulée En quête de liberté. Comment je me suis sortie de l'enfer de Daesh (Vuibert Graphic). Comment une adolescente de Roubaix s'est-elle retrouvée piégée dans cet engrenage ? Comment a-t-elle survécu et reconstruit sa vie ?

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Une famille sous l'emprise d'un oncle radicalisé

Sana décrit une enfance déjà marquée par la maltraitance. Coups, corvées ménagères : "Ma mère a toujours été tyrannique, j'appelle ça de la torture". Son oncle Youssef, seul garçon d'une fratrie de neuf enfants, exerçait une emprise totale sur le clan. "Il a toujours été très dominant, c'était sa parole qui était écoutée, il a toujours eu la place de roi dans la famille". Lorsqu'il se radicalise, l'ensemble de la famille bascule.

À 14 ans, Sana est déscolarisée par sa mère sans qu'aucune institution n'intervienne : "Ma mère m'a voilée dès qu'elle m'a déscolarisée, je ne sortais plus du tout de la maison. Personne n'a réagi, ma mère a fait tous les papiers nécessaires pour pouvoir me faire l'école à la maison, avec le CNED, et personne n'est venu vérifier, il n'y a vraiment eu aucun suivi." Lui faisant croire à un voyage en Algérie pour rendre visite à la famille, Sana est emmenée en Syrie. "La première chose que j'ai vue, c'est le désert. Ce qui m'a le plus choquée, c'est le premier bombardement, trente minutes après mon arrivée."

Mariée de force à 15 ans, mère à 16 ans

Dès son arrivée en territoire de l'État islamique, Sana reçoit 56 demandes en mariage. Elle est donnée à un djihadiste belge de 18 ans qui la viole et la maltraite. Elle tombe enceinte en quelques mois et devient mère à 16 ans. Malgré l'horreur, elle développe un instinct de protection envers ses enfants. Au sujet de sa première fille, elle confie avoir pu l'aimer, mais pas réellement se sentir mère. "C'est deux sentiments différents. J'avais un sentiment inné de protection de mes enfants, c'était naturel chez moi."

Elle témoigne aussi de la violence ordinaire qui règne autour d'elle, des exécutions publiques, ses voisines quotidiennement rouées de coups par leurs maris : "Ils frappaient les femmes naturellement, comme si c'était normal."

Les camps kurdes : des femmes "plus dangereuses que les hommes"

Après la chute de Daesh, Sana passe trois ans dans les camps kurdes, qu'elle décrit non comme des camps de réfugiés, mais comme "des prisons à ciel ouvert" où règne une violence extrême. Selon elle, les femmes radicalisées qui refusent de quitter les camps "sont même pires que les hommes. Elles ont une rage en elles, une haine que je n'ai connue qu'avec les femmes. Elles n'ont aucune pitié."

Face à la pression, l'embrigadement, les tortures infligées, Sana attribue sa capacité de résistance à son refus viscéral de ressembler à sa mère maltraitante : "C'est la haine de ma mère qui m'a sauvée. En voyant la haine depuis toute petite, je ne reconnaissais pas ça comme l'être humain."

Aujourd'hui accompagnée par des psychologues, Sana reconstruit sa vie en France avec ses deux filles, âgées de 10 et 8 ans. Sa bande dessinée s'adresse à tous, y compris les plus jeunes. Et en particulier à ceux qui pourraient être tentés par la radicalisation, pour leur montrer la réalité derrière les discours d'embrigadement.

  • Gaële Joly, Sana, Tugce Audoire, En quête de liberté. Comment je me suis sortie de l'enfer de Daesh, Vuibert Graphic, novembre 2025

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