Jérôme Clément-Wilz, réalisateur, est notre invité pour son film documentaire “Ceci est mon corps” diffusé le 6 octobre sur Arte. Il y raconte les six ans de procédure à l'encontre du prêtre pédocriminel dont lui et d'autres ont été victimes, enfants. Témoignage poignant, cru et factuel, courageux
- Jérôme Clément-Wilz, réalisateur, membre du collectif Wonder/Liebert.
L'édito de Sonia Devillers : "Ceci et mon corps est un film, d'une incroyable densité et d'une exceptionnelle simplicité. Jamais un commentaire, des séquences qui vous laissent chaos, de la tendresse, tout du long. Pas de colère, ou si peu, de la souffrance et tant de pudeur. Un réalisateur va affronter en justice le prêtre pédophile qui longtemps a ravagé son enfance. Quant à ses parents, à travers la caméra, il ne va pas les affronter, il va les confronter à tout ce qu'ils n'ont pas voulu voir, ni entendre, quand il était petit, le laissant dans les mains de son violeur. Aujourd'hui, ces gens peuvent à peine expliquer pourquoi ils n'avaient pas compris. D'abominables parents me direz-vous ? Non, des parents accablés, comme on en a tous connus, empêtrés dans leur silence, dans leur gêne, dans leur tabou, dans leur oubli, dans leur incapacité à avoir protégé leur enfant, dans leur déni."
Ceci et mon corps sera diffusé sur Arte, déjà en ligne sur la plateforme arte.tv.
Un prédateur sexuel en charge des enfants de la paroisse
Olivier de Scitivaux était prêtre durant de nombreuses décennies au diocèse d'Orléans, avec nombre de responsabilités pour les enfants, les scouts, les groupes scolaires, les colos, le cathéchisme... Il était une figure tutélaire pur la communauté catholique, et un ami de la famille de Jérôme Clément-Wilz, qui fut sa victime, enfant. "Olivier de Scitivaux chassait large, il a tenté avec un nombre innombrable de garçons, et puis il y a des fois ça marchait. Parce que les garçons pouvaient avoir une faiblesse dans leur vie, parce qu'ils pouvaient traverser une phase difficile, parce que, peut-être, ils n'avaient pas appris à dire non, peut-être parce qu'ils avaient un tabou tel autour du corps, qu'ils ne se rendaient pas compte que c'était le leur. Mais effectivement, j'ai ressenti pendant longtemps une culpabilité de m'être laissé faire pendant autant d'années."
Le film débute sur les trous noirs de Jérôme Clément-Wilz, sa mémoire est défaillante sur le sujet. "Je sais l'essentiel, je sais que ça s'est passé pendant de nombreuses années, je sais qu'il y a eu plusieurs centaines d'actes qui ont été perpétrés sur moi. Et après, il y a encore quelques zones d'ombre, est-ce que ça a commencé à 8 ans ou à 9 ans ? Est-ce que ça s'est arrêté à 15 ans ou à 16 ans ? Combien de dizaines, de centaines de fois ça s'est passé ?" Il poursuit sur les différents abus sexuels dont il a été victime, avec des mots crus, factuels, et pense qu'il en sait assez pour l'heure, "pas sûr que ce soit le moment d'en savoir plus". Il se consacre aujourd'hui à réapprendre à marcher, et à avancer.
La plainte, la confrontation, et les mains du bourreau
Longtemps, il a cru qu'il portait plainte pour les autres. Celle-ci a été déclenchée, assez étrangement, par la venue d'un évêque l'informant du dossier Olivier de Scitivaux et ses innombrables témoignages, dont l'un qui était celui de son père, à l'époque. La révélation d'un deuxième témoignage a permis d'aller porter plainte auprès du procureur. Une confrontation est présente dans le documentaire, avec un long plan sur les mains du prêtre, et seulement ces mains. Pour Jérôme Clément-Wilz, elles sont le symbole de celles qui ont violé l'enfant, celles qui lui ont fait subir des sévices, explique-t-il, malgré l'émotion qui le saisit à l'évocation de ces moments.
Et puis il y aura encore ces mains, fantomatiques, lors du procès : "c'était la seule chose que je pouvais voir. Parce qu'une confrontation, c'est extrêmement cérémoniel : il y a un juge, une greffière, deux avocats en robe, des matons. Mais lui était caché. On était aligné. Donc je pouvais seulement me pencher en avant et deviner ses mains. Et puis à un moment, lui-même s'est penché en avant pour me voir, nos regards se sont croisés, il a tout de suite fui, mais je me suis dit, 'non, ce regard, je vais le tenir"." Il conclut : "Ses mains, c'était son outil, et donc j'avais besoin de reconnecter ce fil-là."
À écouter aussi
Un milieu catholique orléanais qui se tait pour se protéger
Lui avait essayé de dire ce qui se passait à ses parents, mais qui n'ont pas réellement tout entendu. Pourtant, son père a bien écrit à l'évêque, témoignage ressorti des années après, mais les enfants ont continué à aller en colo. "Mais personne ne nous a demandé 'qu'est-ce qu'il s'est passé ?'" Jérôme Clément-Wilz poursuit, interloqué, l'étonnement au fil du temps devient accusateur : "En fait mon regard sur ce passé-là, il est même plus sévère encore qu'il y a un an ou deux, c'est-à-dire qu'il y a un tel niveau de conscience quand même de comportement pas normal. Et pour moi, il y avait vraiment un milieu qui voulait s'assurer une tranquillité sociale. Et pour moi, quand on parle de victimes, on était vraiment des victimes sacrificielles, c'est-à-dire qu'on a envoyé des gamins à l'abattoir parce qu'on voulait rester tranquille, ne pas bouger les choses."
Pour raconter et témoigner des sévices sexuels dont il a été victime, Jérôme Clément-Wilz a choisi une expression chrétienne : "ceci est mon corps". "J'ai renversé cette expression en disant, ben regardez, c'est ça mon corps en fait, voilà ce que c'est qu'un champ de ruines, et voilà ce que, le champ de ruines, que cette société, a réussi à créer, je dis maintenant, il faut un village pour violer un enfant." Il a demandé une compensation financière de la part de ses parents, "de la part de tout le monde en fait". Car il a dû quitter la maison, a loupé ses études, lui qui parlait déjà de suicide à 11 ans, et a commencé les tentatives à 17. "On part cassé en deux. On part avec un vrai handicap dans la vie. Il s'agit de réparer quelque chose qui a été expertisé de manière très précise durant les six années de procès. Et c'est quelque chose qui m'a fait du bien."
Aujourd'hui, il pense marche sur un sol plus ferme avec ses parents, notamment grâce à ce procès.
Le témoignage de Jérôme Clément-Wilz est à écouter dans son entièreté dans cette émission.
L'équipe
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