Des scientifiques français ont reconstitué la voix d'Henri IV à partir de sa tête momifiée. Grâce à la modélisation 3D et à la phonétique expérimentale, Philippe Charlier et Robin Baudouin livrent sur franceinfo une première "capsule vocale".
Philippe Charlier et Robin Baudouin ont littéralement fait parler la momie d'Henri IV. Le premier est médecin légiste, anatomo-pathologiste, archéo-anthropologue et paléopathologiste. Le deuxième est chirurgien spécialisé en laryngologie et en chirurgie cervico-faciale. Ils ont pu modéliser en 3D le crâne et les structures anatomiques de la tête du souverain mort en 1610 pour reproduire sa voix. "En travaillant ensemble, on arrive à littéralement faire parler les morts", explique Philippe Charlier.
**>>Philippe Charlier : "La mort est ma collègue de travail"
**Les deux scientifiques ont utilisé des techniques de phonétique expérimentale et d'analyse des paramètres acoustiques pour reconstituer une "capsule" qui contient les paramètres les plus plausibles de la voix de Henri IV. C'est cette capsule que franceinfo diffuse, samedi 17 janvier. Concrètement, c'est une série de phonèmes, "ce qui est déjà en soi un exploit scientifique", se réjouit Philippe Charlier. "Pour aboutir à cette capsule, il y a deux années de phonétique expérimentale menées dans le laboratoire anthropologie, archéologie, biologie (LAAB) de Philippe Charlier et le laboratoire de phonétique et de phonologie (LPP)", explique Robin Baudoin.
Tout est parti de l'analyse de la tête momifiée d'Henri IV, restée en excellent état de conservation depuis sa mort. "Une chance inestimable" et "la meilleure base possible pour un résultat 100% cohérent", relève Robin Baudoin. Les scientifiques ont pu modéliser en 3D le crâne et les structures anatomiques de la tête, notamment le larynx, les cordes vocales et une partie de la trachée. Ils se sont basés sur des scanners et IRM de patients vivants de morphologie comparable pour compléter le modèle 3D. Ils ont ensuite pu modéliser le conduit vocal et les structures nécessaires à la phonation. Ils ont aussi "redressé" la tête pour la "replacer dans une position un peu propice à la phonation". Puis ils ont injecté de l'air dans ces voies aériennes supérieures, de la bouche jusqu'au bas du larynx, pour tenter de reproduire le son de la voix.
Prochaine étape : passer des phonèmes à "des phrases ou des mots"
Cette première "capsule" n'est qu'une étape: une fois cette base phonétique établie, les scientifiques veulent aller plus loin en faisant prononcer à la reconstitution d'Henri IV des phrases complètes. Cela nécessitera de travailler avec des spécialistes de la prononciation du français au XVIIe siècle pour affiner l'accent et l'intonation. "Cela va être un petit peu plus compliqué, explique Philippe Charlier. Il n'y a pas simplement l'accent du Béarn, il y a aussi la façon qu'on avait au XVIIᵉ siècle de prononcer. Le 'u' n'existe pas, c'est un 'ou' plutôt qu'autre chose. Les 'r' sont roulés. Il y a donc tout un travail secondaire pour le faire parler de façon encore plus complexe, c’est-à-dire non plus des phonèmes mais des phrases ou des mots".
"La voix, c'est une émotion, c'est un discours, c'est un contexte, rappelle Robin Baudoin. On peut extrapoler et venir lui faire dire quelque chose, mais avant ça, ce qui est important, c'est le principe de la recherche scientifique, c'est la méthodologie". Ils espèrent aboutir "dans les prochains mois", conclut Philippe Charlier, et pourquoi pas lui faire prononcer "une lettre d'amour à Gabrielle d'Estrées" ou "les premières phrases de l'édit de Nantes, qui est un édit de tolérance. Je pense qu'à notre époque, on en a particulièrement besoin."
Le paléopathologiste Philippe Charlier était l'invité de Pour info, le 16 janvier sur franceinfo.
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