Depuis plusieurs années, l'écologie et la science s'imposent dans les rayons BD des librairies. Qu'il s'agisse d'enquêtes journalistiques, de vulgarisation scientifique ou de récits personnels, la bande-dessinée contribue à sensibiliser aux enjeux écologiques. Retour sur les raisons de ce succès.
- Amélie Mougey, journaliste, rédactrice en chef de la Revue Dessinée
- Laurent Bonneau, dessinateur et scénariste de bande dessinée
A l'occasion de la journée spéciale "Initials BD" sur France Inter, la Terre au Carré s'intéresse aux liens que l'écologie entretient avec le 9ème art.
La bande dessinée, outil de récit pour l’écologie et ses paysages
En combinant texte et dessin, la BD permet de raconter le monde comme à la radio ou à la télévision mais avec plus de créativité.
Cet art constitue en effet un formidable outil pédagogique car, avec la dimension symbolique et l’imaginaire qu’elle convoque, elle peut faire passer des idées complexes. Elle permet alors d'embarquer des lectrices et lecteurs de tous horizons dans des histoires qu’ils n’auraient peut-être pas lues ou dans laquelle ils ne se seraient pas immergés autrement selon Amélie Mougey qui a dirigé pendant huit ans La Revue Dessinée avant de rejoindre le média Reporterre en tant que directrice de la rédaction.
Pour Laurent Bonneau qui dessine depuis son plus jeune âge et a publié plus d'une vingtaine de livres, le travail des techniques, de la couleur et du rythme au fil des pages apporte une dimension sensible qui va toucher le lecteur, au-delà des éléments factuels qui parcourent l'histoire. A travers son coup de crayon ou de pinceau, il tente alors surtout de retranscrire la poésie et l'émotion du vivant, en portant attention au non-humain ou à un évènement par exemple.
Dans le cas de son travail avec Alain Bujak pour l'ouvrage Le Bruit de l'eau. Discussions dans la vallée de la Roya. (Ed. Futuropolis, 2024) son but n’était pas de dresser un état des lieux après la tempête Alex et de rencontrer les habitants des environs pour récolter les témoignages, il avait aussi envie de parler des cours d’eau de manière générale, de notre relation aux éléments, à l’eau en particulier.
L'image pour donner à voir et créer de l'empathie
La force de la bande dessinée réside dans sa capacité à transformer l'abstrait en concret. "Avec la bande dessinée, on donne à voir des paysages qui se modifient, donc des marées vertes, des lagopèdes alpins qui sont des petits [oiseaux] blancs qui se retrouvent sur un sol noir ou vert parce qu'il n'y a plus de neige", illustre Amélie Mougey. Le dessin permet aussi "l'humour et la prise de distance dont on a parfois besoin" pour rendre abordables des sujets anxiogènes.
Pour Laurent Bonneau, "l'heure n'est plus à sensibiliser" mais à "créer de l'empathie, des affects, des attachements". Dans Le Bruit de l'eau, il a fait le choix de privilégier la "monstration" plutôt que la démonstration, en variant les outils graphiques comme "un musicien qui change d'instrument selon l'émotion à transmettre". Son approche : "sublimer le réel" et "garder la poésie du vivant" malgré la catastrophe, en donnant notamment la parole à la rivière elle-même, "non comme entité malfaisante mais comme présence vivante à nos côtés".
À écouter
Des BD pour mieux comprendre les défis du changement climatique
Cette alchimie entre l'auteur qui apporte une partie de la narration en mots et dialogues ; et le dessinateur qui la complète avec l'atmosphère et l'énergie du dessin en fait un levier puissant pour interpeller toutes les générations sur des sujets épineux et complexes. La bande dessinée dite "du réel" se définit aussi par la mise en scène de personnages, parfois à la première personne pour incarner le récit et guider la lecture.
Amélie Mougey, en tant qu'éditrice des bandes dessinées Algues vertes et Champs de bataille, d’Inès Léraud et Pierre Van Hove constate le succès de cette alliance entre l'information et la connaissance issue du journalisme et de l'enquête mise en forme et rendues accessibles par la mise en images et la narration spécifique de la BD. C'est aussi le cas pour des concepts scientifiques et techniques, en témoigne la popularité de l'ouvrage Le monde sans fin par Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain (Ed. Dargaud, 2021) qui invite à se poser des questions sur la transition écologique, et en particulier énergétique.
Un outil de transmission qui touche tous les publics
Au-delà de l'information, la BD écologique permet de "décentrer" le regard. Alessandro Pignocchi fait parler des mésanges, Étienne Davodeau donne la parole à la Loire. "Ça permet de remettre l'humain à sa place dans des environnements qu'on donne à voir", explique Amélie Mougey, pour une "réflexion plus globale sur la place de l'humain dans le monde et son impact".
La bande dessinée devient ainsi un véritable outil de transmission, touchant un public très large. Certains lecteurs l'utilisent même pour ouvrir le dialogue : "La BD est un vecteur quand on est une personne mal à l'aise pour parler d'écologie avec certains amis", témoigne un auditeur qui offre régulièrement des BD écologiques. Et face aux dystopies omniprésentes, émerge une nouvelle ambition : proposer des récits d'avenirs désirables, comme le projet en cours de Laurent Bonneau avec Camille de Toledo sur les droits de la nature.
À écouter
Retrouvez toutes les références citées dans l'émission :
- Le Mal des montagnes - Entre crise écologique et injustices sociales, quel avenir pour la montagne ? Edition spéciale publiée par Reporterre et la Revue dessinée. 2025.
- Le Bruit de l‘eau. Discussions dans la vallée de la Roya. Dessin de Laurent Bonneau et récit d’Alain Bujak aux Editions Futuropolis. 2024.
- Rural ! Chronique d'une collision politique. Etienne Davodeau aux Editions Delcourt. 2018.
- Algues vertes, l'histoire interdite. Inès Léraud, Pierre Van Hove et Mathilda aux éditions Delcourt. 2019.
- Champs de bataille. L'Histoire enfouie du remembrement. Inès Léraud, Pierre Van Hove et Mathilda aux éditions Delcourt. 2024.
- Loire. Etienne Davodeau aux Editions Futuropolis. 2023.
- Et il foula la terre avec légèreté. Dessin de Laurent Bonneau et récit de Mathilde Ramadier aux Editions Futuropolis. 2017.
À lire aussi
L'équipe
- Journaliste français
- Réalisation
- Chargé(e) de programme
- Attaché(e) de production
- Attaché(e) de production
- Attaché(e) de production
- Attaché(e) de production




