Un manifestant brandit le drapeau iranien d’avant la Révolution islamique devant le siège de l’ONU, le 15 janvier 2026. ©AFP - ANGELA WEISS
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Mariam Pirzadeh, journaliste à France 24 et ancienne correspondante à Téhéran et Chirinne Ardakani, avocate Franco-Iranienne, présidente de l'ONG "Iran Justice" décryptent la situation en Iran, après trois semaines de manifestations et une très violente répression du régime contre la population.

Trois semaines de manifestations, une répression ultra-violente et beaucoup de questions sur ce qu’il se passe dans ce grand pays de 93 millions d'habitants, où la moitié de la population a moins de 30 ans. Quel avenir pour l’Iran et les Iraniens, après plus de deux semaines de mobilisation ?“La République islamique a déclaré la guerre à son peuple, a déclaré la guerre à sa population, donc effectivement, on voit des chars, des hommes armés qui circulent, c'est quasiment la loi martiale qui est en cours actuellement sur tout le pays, coupure d'Internet depuis neuf jours, c'est du jamais vu… Ce qui fait que des Iraniens de Téhéran, par exemple, ne savent pas ce qui s'est passé dans le nord du pays à Rashid, par exemple, où il y a eu au moins 400 morts dans le bazar qui aurait été incendié. On parle de 3000 morts, parce que ce sont les chiffres des ONG, ce serait en réalité beaucoup plus”, détaille Mariam Pirzadeh, journaliste à France 24 et ancienne correspondante à Téhéran (2014-2019).

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“Il y a une phrase que toutes les personnes avec qui j'arrive à entrer en contact me disent, c'est ‘On connaît tous quelqu'un qui est mort’”, ajoute-t-elle. La journaliste souligne notamment l’immense décalage dans les informations sur la situation sur place, puisqu’en raison du blocage d’Internet, les images reçues aujourd’hui sont encore celles d’avant la coupure.

Un pays où manifester revient donc à risquer sa vie, à Téhéran ou ailleurs. “C'est le propre de la terreur que d’étouffer le cri des peuples légitimes en lutte, comme le peuple iranien qui, avec beaucoup de dignité et de courage face à la force du monde, a démontré qu'il était tout entier en prise avec ce combat et que c'est, véritablement, un combat à mort”, estime Chirinne Ardakani, avocate Franco-Iranienne, présidente de l'ONG “Iran Justice”.

Cruauté et sadisme

Selon elle, la séquence en cours montre “l’ADN de la République islamique d’Iran, la cruauté, le sadisme d’une guerre qui a été déclarée au peuple, avec la mise en scène macabre de ces corps”. Des dépouilles, selon elle, utilisées par le régime pour manipuler leurs familles, les contraindre à des déclarations mensongères, ou simplement monnayer les corps contre des taxes très importantes. “Le message au fond, c’est de dire ‘Voici le prix que vous allez payer désormais’”, dit-elle, estimant que les récits qui nous parviennent rappellent la répression de 1980 après la révolution iranienne un an plus tôt.

“Même si le mouvement s'arrête aujourd'hui, il va reprendre dans quelques mois, il reprendra”, juge Mariam Pirzadeh. “2017, 2018, 2020, 2022, 2023, 2024, quasiment chaque année les Iraniens sont descendus dans la rue”, ajoute-t-elle. “Je pense qu'on est face à un début de révolution, parce que la colère qui est là ne va pas partir, elle va même s'accentuer. Quand effectivement on vous demande de payer 2700 euros par balle dans le corps de votre fille - c'est le récit que j'ai eu -, que pour trois balles, ça fait plus de 10 000 euros…”

L’ancienne correspondante à Téhéran estime que les iraniens vont aussi se rendre compte de l’ampleur de la répression à la reprise du réseau Internet. “Aujourd'hui ce régime tient effectivement par la terreur, par les exécutions, par les arrestations et il ne va pas pouvoir tenir longtemps en fait, il n'a plus de légitimité, c’est une infime minorité de personnes qui le soutiennent encore.”

À écouter

Et en cas de chute du régime, quelle suite ? Le nom de Reza Pahlavi, héritier du Shah en exil depuis plus de 40 ans, a été scandé dans les manifestations, confirme les deux invitées. Chirinne Ardakani rappelle que le point de départ de la révolution de 1979 est bien la lutte contre le régime dictatorial du père Pahlavi. “Ce n'est pas une personnalité fédératrice aujourd'hui dans l'ensemble de la population iranienne et je crois que sans inventaire des crimes passés et sans mémoire collective, il ne peut jamais jaillir une démocratie tout à fait souhaitable”, estime-t-elle.

“J’étais assez surprise d'entendre son nom depuis 2022 et les manifestations ‘Femme Vie Liberté’, là son nom a été encore plus scandé, c'est pour l'instant le seul nom, mais attention, pas partout, dans les grandes villes, dans les villes kurdes par exemple, chez les minorités, il ne l'est pas scandé, au contraire, là c'est le slogan ‘ni roi ni guide’, donc effectivement, il ne fédère pas tout le monde”, précise Mariam Pirzadeh. Selon elle, si le nom de Pahlavi ressort c’est “parce qu'ils n'ont que ça, et se raccrochent à ce mince espoir”. Cette option, par ailleurs, ne semble pas crédible pour Donald Trump, rappelle l’ancienne correspondante à Téhéran.

Appel aux Européens

Jugeant que le président américain n'est pas "un sauveur pour l'Iran", la présidente de l’association Iran Justice appelle les Européens à un sursaut. "Il faut que les Européens portent secours et assistance aux Iraniens", lance Chirinne Ardakani, avocate de la Nobel de la paix 2023, Narges Mohammadi. "Je crois qu'il n'est pas sincère avec les Iraniens", ajoute la militante pour les droits humains. Or, "les Iraniens ont indubitablement besoin de l'intervention de ceux qui sont leurs alliés sincères et la voix de l'Europe aujourd'hui, à mon sens, est insatisfaisante". "Nous n'avons pas entendu d'actions coordonnées des Européens, qui semblent eux-mêmes se vouer à un saint qui serait Donald Trump, qui tweete au gré de ses humeurs et qui tient finalement entre ses mains le destin d'un peuple. Ce n'est évidemment pas acceptable", insiste-t-il.

"Le fait que des forces armées tirent à l'aveugle sur des milliers de civils non combattants et désarmés, ce sont des crimes contre l'humanité et il faut donc que les Européens portent aujourd'hui assistance et secours" au peuple iranien, estime l'avocate franco-iranienne. Pour Chirinne Ardakani, il faut notamment "appeler à la libération des prisonniers politiques parce que ce sont eux qui font les révolutions".

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