Maroc, Madagascar, Indonésie, Mexique, Pérou : de l’Asie à l’Afrique en passant par l’Amérique du Sud, la génération Z, celle qui est née avec les écrans, se mobilise. Interception vous emmène au Népal, un pays souvent sous les radars médiatiques, dont la jeunesse a pourtant fait changer les choses.
- Cécile Bidault, journaliste à France Inter
- Virginie Lorda,
Ils sont nés entre la fin des années 1990 et 2010 : ceux qu'on appelle "les zoomers" représentent aujourd’hui un tiers de la population mondiale. Au Népal, cette génération Z s'est mobilisée lors de deux jours de manifestations, les 8 et 9 septembre 2025, qui ont fait 72 morts et plus de 2000 blessés, la police a tiré à balles réelles sur les jeunes.
A l’origine de la colère : les jeunes dénonçaient, sur les réseaux sociaux, les avantages dont bénéficiaient les enfants de la classe dirigeante alors qu’eux se battent pour survivre. Le gouvernement a alors interdit 26 plateformes, dont Instagram, Facebook et Whatsapp, ce qui a provoqué une vague de fureur. En 48 heures de nombreux bâtiments publics et symboles du pouvoir ont été incendiés. Le gouvernement a été destitué, et c’est sur Discord, une plateforme numérique, que la première ministre intérimaire a été élue, chargée d’organiser des élections en mars prochain.
Pour comprendre cette révolution-éclair et entendre cette genZ népalaise, Interception s'est rendu à Katmandou. Le soir de notre arrivée, cela fait tout juste deux mois que les événements ont eu lieu. Les familles endeuillées organisent un rassemblement devant le siège du parlement. "Ça fait deux mois que ces jeunes ont été tués brutalement ici même par la police, alors qu’ils manifestaient pacifiquement contre la corruption" explique Rashila, dont le frère Rashik, 22 ans, a été tué. "Ils ne faisaient que marcher et taper dans les mains. Nous allumons des bougies aujourd’hui, nous le ferons chaque mois jusqu’à ce que nous obtenions justice. Parce que ceux qui ont tué nos frères et sœurs sont toujours libres de leurs mouvements et nous n’avons pas obtenu justice pour l’instant".

Pour Madan, 25 ans, blessé par balle lors du premier jour de manifestation, c'est clairement l'ancien premier ministre qui est responsable : "c’est l’arrogance du gouvernement, qui s’est dit : on va tuer deux ou trois gamins aujourd’hui, et demain ils seront rentrés chez eux. Ca lui était égal qu’on soit blessé ou tué". Sanjeev a lui aussi été blessé, dans une ville à l'est de Katmandou où il avait rejoint un cortège. Après plusieurs opérations, il a été amputé du bras droit. "Peut-être que dans six mois, dans un an, notre pays atteindra un autre niveau", espère-t-il, "ces manifestations, c’était contre la corruption, mais aussi pour améliorer la situation économique. Cela permettra de créer un nouveau Népal. J’ai sacrifié mon bras à ma Nation".

Le deuxième jour de mobilisation, le chaos s'est emparé de Katmandou. Des bâtiments administratifs ont été incendiés, palais du gouvernement, cour suprême... Des décennies d’archives judiciaires sont partis en fumée et près de 15 000 prisonniers se sont évadés durant les émeutes. Les manifestants s'en sont également pris à des anciens ministres. Jérôme Edou, un Français installé au Népal depuis 30 ans, était le voisin d'un ancien premier ministre, marié à une ancienne ministre des affaires étrangères. "Ils étaient très corrompus, c'était de notoriété publique" note-t-il. Témoin de la scène, il raconte : "des milliers de gens ont débarqué, ils ont mis le feu à la maison. Il y avait des milliers de dollars, de roupies et de l'or cachés sous les planchers. Ca volait dans tous les coins. Les hélicoptères de l'armée sont finalement venus pour récupérer les ministres".

Aujourd’hui, le calme est revenu, les Népalais sont dans une période de transition. C’est une femme de 73 ans, Sushila Karki, ancienne cheffe de la cour suprême du Népal qui est première ministre intérimaire et qui a pour mission d’organiser les élections législatives dans trois mois. Elle a été élue sur Discord, une plateforme numérique utilisée généralement par les utilisateurs de jeux vidéos. "A ce moment-là, les groupes qui se disaient genZ étaient incapables de savoir qui ils devaient choisir comme représentant", analyse Drishti, 25 ans. "Revendiquer le changement, c’est une chose, mais faire en sorte que ce changement se produise de façon légale, c’est une autre histoire".
En attendant les élections législatives du 5 mars 2026, les jeunes s'inscrivent massivement sur les listes électorales pour pouvoir voter. "Les manifestations ne suffisent pas, en votant et en choisissant nos dirigeants, nous pourrons changer les choses" estime Pranil, 21 ans, qui vient tout juste de s'inscrire et votera pour la première fois. "Il faut que les choses changent", complète Binh, 21 ans également. "Le Népal a perdu tant de citoyens, beaucoup de jeunes gens ont été sacrifiés, il faut que ça bouge maintenant. A partir de maintenant, les leaders, c’est nous, les jeunes, personne ne va diriger à notre place, nous sommes les leaders !"

Un espoir partagé par Sajjal, 23 ans. Il est enseignant mais, comme beaucoup de jeunes salariés, il n'a pas les moyens de se loger. Il vit avec sa mère, sa sœur et son neveu, dans un baraquement de tôle sur les hauteurs de Katmandou. "Je rêve de réussir ! Comment je compte m’y prendre, quelle est ma feuille de route ? Imaginez, c’est juste une hypothèse : je pars à l’étranger, je gagne un peu d’argent, puis je reviens au Népal, et je fais des investissements financiers dans mon pays. J’y crois, j’ai la connaissance, j’ai confiance en moi. J’ai juste besoin d’avoir de meilleures opportunités. Voilà, c’est ça ma feuille de route, mais ne le dites à personne !".

Reportage : Cécile Bidault
Prise de son : Virginie Lorda
Réalisation : Lucie Lemarchand
Production : Xavier Yvon
Chargée de programme : Martine Meyssonnier
Mixage : David Diboué Black et Maxime Goudard
Documentation : Patricia Mihura
L'équipe
- Journaliste et productrice du 18/20 sur France Inter
- Réalisation
- Attaché(e) de production
- Xavier YvonJournaliste
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