Dans ce troisième entretien, Claude Lévi-Strauss poursuit sa comparaison entre sociétés dites "primitives" et sociétés modernes, en s’appuyant cette fois sur deux images mécaniques : l’horloge et la machine à vapeur.
- Claude Lévi-Strauss, anthropologue et ethnologue français
Aux côtés de Georges Charbonnier, Claude Lévi-Strauss décrit l'organisation des sociétés à travers la métaphore de l'horloge et de la machine à vapeur. Et c'est cette image qui est déroulée pour arriver à citer Saint-Simon, en faisant le pont entre l'anthropologie du 20e siècle et la pensée du 19e siècle.
Horloges et machines à vapeur : deux modèles pour penser les sociétés
Les sociétés dites "primitives" sont comparées à des horloges : elles utilisent une énergie initiale, fonctionnent avec régularité, produisent peu de désordre et tendent à se maintenir dans un équilibre stable. Elles apparaissent ainsi comme des sociétés sans histoire apparente, égalitaires et sans hiérarchie durable.
À l'inverse, nos sociétés modernes ressemblent plutôt à des machines à vapeur. Elles produisent beaucoup d'énergie et de déséquilibre interne, notamment à travers la hiérarchie sociale (esclavage, servage, classes). Ce déséquilibre leur permet de produire à la fois beaucoup d'ordre dans la culture (machinisme, grandes réalisations de la civilisation) et beaucoup de désordre ou d'entropie sur le plan des relations humaines (tensions sociales).
Équilibre social contre production matérielle
Les sociétés "primitives" évitent consciemment la division interne. Les décisions y sont prises à l’unanimité, après avoir éliminé les désaccords, parfois par des rituels symboliques. Ce refus de la hiérarchie vise à préserver la cohésion du groupe.
La distinction entre les deux types de sociétés, "primitives" d'un côté, moderne de l'autre, peut aussi être analysée sous l'angle de la culture et de la société. La culture, dans sa définition anthropologique telle que la livre Lévi-Strauss, désigne l'ensemble des relations des hommes avec le monde (produisant de l'ordre par l'agriculture, la construction, l'industrie), tandis que la société désigne les rapports des hommes entre eux (potentiellement source de désordre ou d'entropie).
Ainsi, les sociétés "primitives" produisent peu d'ordre matériel, mais préservent une grande stabilité sociale. En revanche, les sociétés modernes produisent beaucoup d'ordre technique, mais aussi beaucoup de désordre social (luttes politiques, conflits sociaux). Claude Lévi-Strauss suggère alors une réflexion audacieuse : et si le progrès ne consistait pas à produire toujours plus, mais à mieux organiser nos relations humaines ? Nos sociétés modernes sont capables de grands exploits techniques, mais souvent au prix de tensions sociales croissantes.
L’enjeu, selon lui, serait de transférer ces tensions vers des domaines plus neutres, comme la technique ou l’administration. Autrement dit : remplacer les luttes de pouvoir entre personnes par une meilleure gestion des choses. C’est le rêve qu’avait déjà formulé le penseur Saint-Simon, en imaginant une société où l’on passerait du "gouvernement des hommes" à "l’administration des choses".
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