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Gothique, le réenchantement par les ténèbres

Le Vampire, chimère  de Notre Dame en 2017
Le Vampire, chimère de Notre Dame en 2017
© Getty - Harald Sund

Gothique. Entendez noir, morbide, occulte, satanique, brut de décoffrage, qui ne fait pas dans la dentelle. Or, c’est bien des dentelles de pierre des cathédrales du 12ᵉ siècle qu’est né ce courant esthétique qui marque de son sceau écriture, architecture, littérature et posture existentielle.

Quel est le point commun entre une chimère pensive sur les hauteurs de Notre-Dame, les coiffures en pétard du groupe The Cure, et les nattes d’ébène de Mercredi Addams ? Comment est-on passé de l’art resplendissant des lumineuses rosaces au logo de Batman planant sur une Gotham City crépusculaire ? Du sourire des anges de pierre aux canines des vampires ? Quand a eu lieu le point de bascule ? Quand cet art médiéval a-t-il vendu son âme au diable ?

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La Fraktur, une lettre de caractère

Vous l’avez certainement repérée sur des blousons du Hellfest, parmi les polices proposées par votre ordinateur, dans des livres anciens, des chartes ou des inscriptions dans la pierre. Hampes, jambages, crêtes confèrent à l’écriture gothique un hiératisme rugueux. Apparue au 15e siècle, elle se différencie de l’écriture de la Renaissance, encore en usage de nos jours. La Fraktur (Frakturschrift), écriture gothique allemande, est mise au point à Augsbourg. En 1450, les premiers caractères en plomb de Gutenberg sont d’abord gothiques avant d’être diversifiés, sauf pour la langue allemande qui continue d’être imprimée en gothique jusqu’au 20e siècle. Elle est utilisée en 1925 pour imprimer le manifeste Mein Kampf d’Adolf Hitler et prévaut jusqu’en 1941, date de son interdiction, le régime nazi considérant qu’elle avait été inventée par des imprimeurs juifs. Elle est associée depuis à la force brute et à la mythologie germanique. Choisie par des groupes de hard rock comme AC/DC ou Motörhead pour leur logo, elle fait partie de leur arsenal musical. Une signature aussi lourde que le son de basse électrique qui caractérise les groupes de heavy metal.

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Motörhead ou la basse motrice de Lemmy

MAXXI Classique

3 min

Pourquoi l'adjectif gothique était péjoratif à la Renaissance

L’adjectif "gothique" n’existe pas du temps des bâtisseurs de cathédrales du 12e siècle. C’est au 16e siècle, lors de la Renaissance italienne, qu’il apparaît pour faire la distinction avec l’art fruste du Moyen Âge. Employé par Raphaël et Vasari, il est dépréciatif. Pour citer ce dernier : "Il y a un autre style appelé gothique, les bons architectes ne l'emploient pas, ils le fuient comme monstrueux et barbare." Parce qu’il serait dénué de références antiques, l’art goth (prononcer "go") désigne le barbare. Il fait référence au peuple des Gotones, mentionné dès 115 après J.-C. dans les Annales (II, 62) de l’écrivain romain Tacite. Ce peuple germanique, proche des pays baltes actuels est associé au déclin de l’Empire romain, marqué par la prise de Rome par les Wisigoths en 410.  Il faudra attendre le 19e siècle pour que le terme gothique perde sa charge péjorative comme le précise Florian Meunier, conservateur en chef du patrimoine et commissaire de l'exposition "Gothiques" au Louvre-Lens, dans Mauvais Genres : "Au Moyen Âge, on ne donnait pas de nom ni de qualification pour l'art de cette époque et c'est donc après, à la Renaissance, et notamment par Raphaël et Vasari, que le mot gothique, qui signifiait barbare, a été appliqué à cet art du Moyen Âge. Ensuite on va garder ce terme qui va passer d'une signification péjorative à quelque chose de noble, notamment au 19e siècle avec Viollet-le-Duc."

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Vous avez dit Gothiques ! Exposition au Louvre/Lens

Mauvais genres

59 min

Rayonnnant, flamboyant, international, le style des cathédrales

On considère que l’architecture gothique, dont les cathédrales sont les plus beaux fleurons, apparaît au 12e siècle en Île-de-France et en Picardie. Un mouvement comparable se développe dans la vallée de la Meuse (en actuelle Belgique), marqué par une rupture avec les formes romanes. En cinquante années seulement, de 1150 environ aux années 1200, il se développe dans toute l’Europe. Cette rupture s’incarne à Paris dans la Sainte-Chapelle de Saint Louis et le transept de Notre-Dame, tandis que les parties hautes de ces géantes de pierre que sont les cathédrales touchent presque les nuages à Beauvais, Amiens, puis outre-Rhin à Cologne.

Des avancées techniques, comme l’arc brisé, la voûte sur croisée d’ogives et l’arc-boutant, se combinent pour permettre aux édifices de s’élever toujours plus haut vers le ciel. Cet élan est conféré par le gâble, un triangle sans usage fonctionnel, le pinacle, une flèche miniature issue des couronnements des arcs-boutants, des contreforts et des tourelles. La réalisation de larges ouvertures dans les murs afin d’y faire entrer la lumière, incarnation de Dieu, épanouit l’art du vitrail.

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De sable, de plomb et de lumière : l'art du vitrail

Les Nuits de France Culture

1h 24min

Back to black : le gothique vire au noir au 18e siècle

Supplanté par la Renaissance, mutilé par la Révolution, le patrimoine médiéval français (châteaux, abbayes, cathédrales) est devenu l’ombre de lui-même et n’est plus que ruines pantelantes au 18e siècle. C’est à ce moment clé que s’imprime dans les rétines l’image d’un art médiéval noirci et décati. "Il s'agissait symboliquement de décapiter toute la lignée des rois de France après avoir réellement décapité Louis XVI. Donc, c'est un acte aussi symbolique, le vandalisme révolutionnaire, qui a d'ailleurs été appelé vandalisme à ce moment-là", explique Bérénice Gossuin, architecte du patrimoine dans le Cours de l'histoire.

Dès la Renaissance en Angleterre, puis autour de 1800 dans le reste de l’Europe, la suppression des abbayes et des couvents conduit à une vision d'un art médiéval décrépi. Les couleurs d’origine de l’art gothique sont restées vives dans les livres enluminés, sur les tableaux peints et dans certains vitraux, mais ont perdu leur vigueur dans les tapisseries et ont le plus souvent disparu de l’architecture ainsi que de la sculpture sur bois et sur pierre. "Dans l'art gothique, on a toutes les couleurs, y compris le noir et blanc, et c'est sans doute dû aux matériaux. Donc, au 18e siècle, la vision qu'on avait de l'art médiéval, c'était celui des abbayes, des cathédrales avec des tombeaux. Et ces tombeaux, souvent c'est une dalle noire sur laquelle il y a... une statue funéraire en marbre blanc. Par ailleurs, les couleurs de l'art gothique avaient disparu, sauf dans les vitraux, mais sur la pierre, dans les édifices, elles avaient disparu. Et on a donc associé, au 18e  siècle, l'art gothique avec le noir et blanc", explique Florian Meunier, conservateur en chef du patrimoine au musée du Louvre.

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58 min

Le roman gothique anglais

Durant ce même 18e siècle, apparaît en Angleterre un nouveau type de roman qui utilise l’aspect lugubre des ruines médiévales pour planter le décor d’intrigues effrayantes. The Castle of Otranto – A Gothic Story (Le château d’Otrante), publié en 1764 par Horace Walpole, en est le texte fondateur. Ces écrivains anglais échafaudent des drames terrifiants, sur fond de violence, de déviance sexuelle et de surnaturel. "Et cela crée, à cet instant-là, un moment de bouillonnement, artistique et esthétique pour une période médiévale complètement réinventée. Et c'est l'endroit à la fois de la déambulation, de la découverte, mais aussi des intrigues où il y a toujours un jeune homme, une jeune femme qui s'est fait duper par quelqu'un de plus âgé, qui a voulu soit le séduire, soit le spoiler, soit les deux", explicite Dominique de Font-Réaulx, conservatrice générale au Musée du Louvre au micro de François Angelier dans Mauvais Genres.

Autre référence, Le Moine, publié en 1796. Matthew Gregory Lewis a écrit ce roman en dix semaines, avant l'âge de 20 ans, dans le but de divertir sa mère. Il est pourtant extrêmement subversif dans les thèmes abordés (viol, inceste, parricide, magie noire...) et critique à l'envi l'hypocrisie du monde religieux. Censuré à son époque, ce brûlot fut une des lectures préférées du marquis de Sade. En France, en 1931, Antonin Artaud en publie une traduction très personnelle (Le Moine de Lewis, raconté par Antonin Artaud) et envisage de l'adapter au cinéma. Il le sera en 2011 avec Vincent Cassel dans le rôle titre.

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Le Moine de Lewis : de l'écrit à l'écran

Les Ateliers de la nuit

59 min

Néogothique, restauration du patrimoine et littérature romantique

Le 19e siècle voit la naissance de la notion de patrimoine. L’histoire a peu à peu fait prendre conscience de la nécessité de préserver les monuments du passé, réceptacle d'une identité nationale. Ce souci de restauration est également perceptible en Allemagne et en Angleterre avec la reconstruction du palais de Westminster à Londres de 1840 à 1870 et l’achèvement de la cathédrale de Cologne en 1880. Victor Hugo demande très tôt une loi sur la protection des édifices historiques majeurs. La création du musée des Monuments français est suivie de celle du musée de Cluny en 1844. En devenant inspecteur général des monuments historiques en 1834, Prosper Mérimée participe à la création, en 1837, de la commission des monuments historiques. En 1843, il charge les architectes Jean-Baptiste-Antoine Lassus et Eugène Viollet-le-Duc de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Ce dernier, en quête de modèles à copier, dessine ses propres créatures, sous l’inspiration des gargouilles décrites par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris (1831) dont l'intrigue se déroule en 1482.

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"Notre-Dame de Paris" : un roman-cathédrale

La Compagnie des auteurs

59 min

Outre-Manche, dans l’Angleterre victorienne fleurit le Gothic Revival. "Walter Scott, écrit ses grandes fresques sur l'Écosse médiévale, développe Dominique de Font-Réaulx sur France Culture dans Mauvais genres. Et Shakespeare est un auteur neuf pour la France (…) et c'est vraiment avec le début du 19e siècle et les représentations à l'Odéon en 1827, que tous les artistes, peintres, littérateurs, hommes de théâtre, musiciens, découvrent Shakespeare. Et là se joue quelque chose qui fait que l'intrigue, que le caractère, que la folie s'incarnent dans cette idée d'un Moyen Âge là aussi réinventé, nourri, non seulement par Shakespeare, mais aussi par le Faust de Goethe, qui lui aussi connaît un succès absolument incroyable. Et les plus grands artistes s'en emparent, que ce soit en peinture Eugène Delacroix, en littérature Victor Hugo, en musique Berlioz, qui, on le sait, tombe amoureux de la Juliette de Shakespeare".

Edgar Allan Poe incarne la littérature romantique américaine en introduisant dans son œuvre une part de fantastique et d’horreur nouvelle, sous l’influence du roman gothique anglais. Le Corbeau, publié en 1845, connaît un succès immédiat. En 1856 et 1857, Baudelaire traduit et publie en deux recueils des nouvelles de Poe : Histoires extraordinaires et Nouvelles Histoires extraordinairesSarah Bernhardt décore ses appartements de cercueil, crâne, objets exotiques dans son intérieur aux murs couverts de tentures brodées de motifs de chauves-souris.

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Mendelssohn, le frisson écossais

Musiciens voyageurs

29 min

Dark wave et cyber-goth attitude

Au 20ᵉ siècle, la veine macabre irrigue surtout le cinéma d'horreur influencé par l'expressionnisme allemand, les films de vampires (Nosferatu de Murnau en 1922) et de monstres (près de 20 Frankenstein à l'écran de 1910 à nos jours). Mais c'est en musique, à la fin des années 1970, qu'un nouveau courant "gothique" apparaît dans le sillage du mouvement punk. Férue de littérature, cette contre-culture souvent abrégée en "goth" , affiche un look sépulcral et théâtral dans la musique et le style vestimentaire. Au générique de sa bande son figurent les groupes anglais Joy Division, The Cure, Siouxsie and the Banshees et Dead Can Dance. Le tube de Kate Bush Wuthering Heights, inspiré par le roman d'Emily Brontë, sidère d'étrangeté le paysage musical de l'année 1978. Le deuxième album de Mylène Farmer. Ainsi soit je… (1988), rend hommage à Poe et sa nouvelle Ligeia (1837) avec le titre Allan, mais aussi à Baudelaire en mettant en musique son poème L’Horloge.

Des muses anti-Barbie que salue Annabelle Ténèze, directrice du FRAC à Toulouse, dans Le Mag de la vie culturelle sur France Inter : "En période de crise ou de construction de soi-même, de l'identité, il y a deux modes, d'une certaine manière :  le réconfort, ou affronter ses peurs. Et le gothique, c'est d'une certaine manière le versant noir, quand le réconfort, c'est la version rose. (...) Il y a vraiment des sortes de générations d'héroïnes gothiques, la fiancée de Frankenstein, Buffy contre les vampires, Twilight et aujourd'hui  Wednesday(...) Ce sont des héroïnes très populaires, mais aussi très savantes et en même temps très humbles."

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La revanche du gothique de la marge à la culture pop

Le Mag de la vie culturelle

24 min

Pour Victor Provis, professeur agrégé et spécialiste de rock indépendant interrogé dans l'émission Sans oser le demander, le courage du goth aux yeux charbonneux est d'affronter, sans fard, le tragique de la condition humaine. Son manifeste serait : "Je suis traversé.e d'idées tristes, de passions tristes. (...) Je m'intéresse finalement à ce pourquoi on est vivant, pourquoi est-ce qu'on meurt . Qu'est-ce qu'il y a après la mort, par exemple ? Ils vont donc avoir des centres d'intérêt que la jeunesse en général met de côté pour finalement avoir une conduite un petit peu plus frivole. Le musicien gothique, lui, a très tôt refusé finalement cette superficialité pour se tourner vers des thèmes beaucoup plus sombres."  Ce qui, paradoxalement, ferait des gothiques une communauté particulièrement ouverte : "Le gothique refuse les grands stéréotypes qui fondent finalement la société en général. Donc il y a le désir de s'extraire de ces sociétés et d'inviter n'importe qui pour fonder un nouveau groupe. Et il n'y a pas ce regard de 'est-ce que vous êtes un homme, est-ce que vous êtes une femme, est-ce que vous êtes hétérosexuel, homosexuel, est-ce que vous êtes transgenre, etc.' C'est une société qui est extrêmement inclusive. Ils ont inventé la non-binarité."

Laissons la conclusion à François Angelier, producteur de l'émission Mauvais Genres, spécialiste des cryptes et des chapelles : "Réenchanter les ténèbres, c'est la formule parfaite, c'est l'idée que la nuit, le sombre, tout ce qui est les catacombes, les caves, les profondeurs, les abîmes, contiennent une force, et que cette force ne demande qu'à, justement, envahir la Terre. Et ça n'est pas négatif, puisque c'est une force intime à l'homme, donc il ne faut pas avoir peur de ces ténèbres, je crois que c'est la grande leçon des gothiques. Voilà, ça rayonne, je veux dire, la lune rayonne comme le soleil, et c'est ça le gothique mondial, c'est le rayonnement de la lune."

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