Le scénario d’un atterrissage en douceur en Iran n’existe pas, avec un régime aux abois qui réprime massivement. Cette reprise en mains peut réussir au prix fort, mais certains analystes redoutent une guerre civile à la syrienne, la politique de la terre brulée.
Il n’y a pas de « bon » scénario en Iran. Imaginer une chute du régime des mollahs qui se déroulerait avec un minimum de violence, avec des lendemains stables et relativement démocratiques, relève de l’utopie absolue. Rien dans son histoire et la nature de son régime ne prépare la République islamique à un atterrissage en douceur ; tout, au contraire, la conduit vers plus de violence.
Il suffit de constater comment le régime de Téhéran a choisi ces derniers jours la répression à outrance contre le soulèvement populaire déclenché fin décembre, à partir de revendications économiques dont même le président iranien Pezeshkian disait qu’elles étaient légitimes.
Le nombre de victimes atteint déjà des chiffres record dans la longue histoire de la violence en Iran : 2500 morts confirmés selon une organisation de défense des droits humains, 5000 ou beaucoup plus selon d’autres sources. Le chef du système judiciaire, Gholam-Hossein Mohseini-Ejei, a appelé hier à juger rapidement les personnes arrêtées dans les manifestations - plus de 10 000 au dernier décompte, laissant entrevoir des peines de mort et des exécutions dont l’Iran est coutumier.
Ce climat, dont on a du mal à avoir une image précise en raison du black-out des communications avec l’Iran, est celui d’un régime qui est prêt à tout pour survivre.
Le régime peut-il reprendre le contrôle ? C’est évidemment un scénario possible et peut-être probable. C’est le sort qu’a connu la révolte sociale de 2019, ou le mouvement Femmes Vies Liberté après la mort de Mahsa Amini en 2022 ; à chaque fois après des centaines de morts. Mais la situation en Iran est tellement dégradée que le régime ne ferait que gagner un répit jusqu’à la crise suivante.
C’est plus dur, et plus coûteux aujourd’hui pour le régime de Téhéran. D’abord parce qu’il est considérablement affaibli par la « guerre des douze jours » avec Israël et les États-Unis de l’an dernier, par l’effondrement de son réseau d’alliances régionales, par les sanctions internationales.
Autre facteur disruptif, la posture de Donald Trump, qui a promis de venir en aide aux manifestants, sans vraiment dire comment. Ses derniers commentaires hier laissent entendre le contraire, mais son imprévisibilité pèse lourdement sur tous les scénarios envisagés. Tous les voisins de l’Iran lui conseillent en tous cas de ne pas intervenir.
Mais le pire des scénarios c’est la guerre civile. Certains analystes de l’Iran et du Moyen Orient la redoutent. Ils voient dans la tournure des événements un rappel sinistre de la descente aux enfers de la Syrie, après les manifestations du printemps 2011 contre Bachar el-Assad.
Les ressemblances : un régime déterminé à survivre, y compris en pratiquant la politique de la terre brûlée ; des manifestants pacifiques qui commencent à s’armer. En Syrie ça a donné un engrenage mortel pendant plus d’une décennie. Dans le cas de l’Iran, ça serait à l’échelle d’un pays de 90 millions d’habitants, où vivent des minorités, comme les Kurdes ou les Baloutches, qui ont déjà des mouvements séparatistes armés.
A l’été 2011, je pensais comme beaucoup que les jours de Bachar el-Assad étaient comptés en Syrie. A Beyrouth, je croisais le leader druze Walid Joumblatt qui me dit : « détrompez-vous, ça prendra au moins dix ans ». Ça a pris treize ans avant qu’il ne tombe, et plus d’un demi-million de morts. Une dictature aux abois n’a plus rien à perdre, c’est le principal risque aujourd’hui, d'abord pour le peuple iranien.
L'équipe
- Journaliste, chroniqueur géopolitique à France Inter
