"Lost Highway", de David Lynch - Potemkine Films
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Plan Large d'une Amérique étrange, loufoque et violente, avec Roland Kermarec qui sera notre guide en territoire lynchien pour le premier anniversaire de la disparition du cinéaste, Alexandre Rockwell pour la ressortie en salles de son film "In the Soup", et aussi Charlotte Garson.

Avec
  • Alexandre Rockwell, cinéaste américain
  • Roland Kermarec, spécialiste de l'œuvre de David Lynch
  • Charlotte Garson, rédactrice en chef adjointe des Cahiers du cinéma

Depuis hier, ça fait un an jour pour jour que David Lynch profitait des incendies qui embrasaient Los Angeles (et on sait combien le feu était une des matières primordiales de son œuvre) pour passer définitivement de l’autre côté du rideau rouge. Pour autant, ses films ne cessent de nous hanter, et nous d’y habiter.

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Un an sans David Lynch, avec Roland Kermarec

Il y a 30 ans, jour pour jour encore, pendant l’hiver 1995-1996, David Lynch tournait dans la maison en face de chez lui, au sommet d’Hollywood, un de ses films les plus étranges – mais ils le sont tous bien entendu : Lost Highway. Dans un coin du plateau, un étudiant en Lettres Modernes à l’Université de Brest notait frénétiquement dans ses carnets tout ce qu’il voyait et entendait. On dit même qu’il apparaît dans un coin du film, écrivant dans un bus. Comment ce jeune Breton en est-il arrivé à devenir le « fils secret » de David Lynch, et à animer un site Internet et une page Facebook, Lynchland, où plus de 100 000 exégètes à travers le monde célèbrent et interprètent l’œuvre inépuisablement mystérieuse du cinéaste ? Quel lien avec Eraserhead, son premier long métrage, achevé il y a bientôt 50 ans après 5 ans de tournage ? C’est ce que nous raconte Roland Kermarec.

"J’avais deux fantasmes absolus : passer un jour sur le tournage de l’un des films de Lynch, et le rencontrer en tête-à-tête pour faire une interview. Lorsque Lynch m’a téléphoné après avoir reçu mes mémoires, il m’a indiqué que  passer un jour sur le plateau de Lost Highway ne serait pas possible. Et après une longue pause, avec un sens du suspense tout à fait lynchien, il a ajouté qu’en revanche, je pourrais venir assister à l’intégralité du tournage."

S'ensuivra une position extrêmement privilégiée pour observer la méthode de Lynch au travail : "Alors que beaucoup de cinéastes filment les séquences sous tous les angles pour ensuite assurer un montage assez confortable,  Lynch lui avait déjà en tête un montage très défini, il  ne multiplait pas les angles de prises pour couvrir la séquence. On dit souvent qu’il avait des inspirations de dernière minute. Ce n’était pas le cas. Le scénario de Lost Highway a été respecté à la lettre et les dialogues sont dits au mot près - le scénario est d’ailleurs disponible, on peut le vérifier. Mais il s’occupait par ailleurs de nombreux détails, inventait des  scènes en direct, comme cette de rêve au cours de laquelle on voit Fred Madison déambuler dans son appartement avec un feu en accéléré, les trois tableaux derrière le canapé  à l’envers et un petit nuage blanc qui émerge des escaliers. Tout ça a été inventé sur le vif : c’est lui-même qui a fait le feu dans la cheminée sans que personne ne sache ce qu’il allait faire lorsqu’il est parti chercher des bûches. On pouvait voir ses yeux pétiller à mesure que les idées venaient, il était excité comme un enfant." Et sans doute s'est-il joué dans le cinéama de Lynch à partir de Lost Highway, une contamination définitive du réel par le rêve, d’un monde par un autre, et la disparition du besoin d’un héros positif pour faire avancer la fiction, et aller au-delà des apparences...

A noter : Lynchland, c’est à retrouver sur Facebook. Le livre de Roland Karmarec du même nom, Lynchland : pérégrinations autour de David Lynch T.1 est toujours disponible aux éditions Objectif Cinéma. Pour un recueil des propos de David Lynch sur son œuvre, jamais éclairants, on l’aura compris, mais toujours poétique, Gardez l’oeil sur le donut, pas sur le trou, ! Dans la tête de David Lynch, de Nathalie Bettinger, c’est aux éditions Hoëbeke. Pour célébrer le premier anniversaire de la disparition de David Lynch, on salue l’excellente et généreuse idée d’Arte de donner accès gratuitement sur son site Internet à l’intégralité des épisodes des trois saisons de sa série Twin Peaks.

À écouter

"Mulholland Drive" de David Lynch (2001)

La culture change le monde

58 min

"In The Soup", d'Alexandre Rockwell

Nous continuons notre exploration du cinéma américain des marges du début des années 1990 avec l’injustement méconnu Alexandre Rockwell, réalisateur d’un film qui marqua pourtant à jamais celles et eux qui le découvrirent en 1992 : In The Soup, inclassable comédie loufoque qui brasse cinéphilie, film de gangster et portrait d’un New York dévasté par 12 ans de reaganisme, est ressorti en salles en version restaurée. Un jeune cinéaste, aussi fauché que prétentieux, ambitionne de réaliser un chef d’œuvre aussi indépendant qu’exigeant. Son assommant scénario de 500 pages finit, contre toute attente, par séduire un malfrat haut en couleurs, qui le prend sous son aile et lui promet de réaliser son rêve...  Le film, très drôle, touchant et parfois onirique, est porté par un Steve Buscemi pas encore mascotte des frères Coen, et un Seymour Cassel qui avait été celle de John Cassavetes. Nous avons profité du passage du cinéaste à Paris pour le rencontrer : "J'aime que mes films rassemblent une famille et constituent une famille. New York, c’est un melting pot de cinéma indé, c'est là où le cinéma indépendant est né : Scorsese, plus tard Jarmusch, Spike Lee ; Cassavetes aussi, qui est de Los Angeles, mais n’en était pas moins un vrai new-yorkais. On était frères et sœurs, on venait de la même école. C'était donc un honneur pour moi d'inviter un des animaux sauvages des films de Cassavetes, Seymour Cassel, sur ce tournage. Je l'ai présenté à Steve Buscemi et ça a été vraiment une collaboration merveilleuse."

"In The Soup", d'Alexandre Rockwell
"In The Soup", d'Alexandre Rockwell
- Contre-jour Distribution

Ce quatrième film du cinéaste, c'est aussi beaucoup de références, dans un aller-retour d'influences entre l'Amérique et l'Europe : "Toutes les références qui sont dans le film, ce sont comme des mains qui se tiennent et qui qui se serrent. C'est un langage, un langage international. En tant qu'auteur, filmeur, cinéaste, j'ai pensé que Truffaut ou Godard étaient comme mes parents, mes amis, et que Samuel Fuller, c'était mon grand-père, car il était le père de certains éléments de la Nouvelle Vague. Ce film, c'est une poignée de main au-dessus de l'océan". User de ce noir et blanc très contrasté, qui donne par ailleurs au film cette dimension intemporelle, "c'était une façon de faire partie de ce monde : je me suis mis à la même table que Truffaut, même si j'étais à ses pieds.... Faire ce film, c'était comme partager le même lieu, le même terrain."

Le journal du cinéma

Les annonces de Plan Large

Autre grande figure du cinéma indépendant new-yorkais : Jerry Schatzberg, le réalisateur de L’épouvantail, Palme d’or en 1973, mais aussi de Portrait d’une enfant déchue et de Panique à Needle Park, que nous avions reçu dans cette émission le 24 juin 2017. Une rétrospective lui est consacrée à partir de mercredi prochain à Paris au Christine Cinéma Club, qui n’a pas oublié que le cinéaste de 98 ans avait commencé comme photographe. Plusieurs de ses œuvres sont à voir en ce moment à la Galerie Paris Cinéma Club, qui jouent sur la dissimulation plus ou moins volontaires des visages de personnalités comme Bob Dylan, Andy Warhol, Yves Saint-Laurent ou de très fantomatiques Beatles.

Grand cinéaste américain nonagénaire encore, si vous avez raté l’an dernier la phénoménale rétrospective à la Cinémathèque du documentaire de l’œuvre de Frederick Wiseman, un ciné-club consacré à ses films se tient tous les dimanches matin au Louxor jusqu'au 8 mars à Paris. Il est animé par Fabienne Duszynski, qui enseigne à l’Université de Lille et participe au comité de rédaction de la revue Vertigo. Demain à 10h15, vous pourrez ainsi voir Blind, en attendant dans les semaines suivantes Zoo, Public Housing, Domestic Violence, et tant d’autres encore.

Et on vous donne rendez-vous mardi prochain à 19h45 pour une avant-première France Culture. Ce sera au Majestic à Lille avec Valérie Donzelli, qui viendra vous présenter et débattre avec vous de son nouveau film, A pied d'oeuvre.

La chronique de Charlotte Garson : De la violence en Amérique

En quatrième vitesse, de Robert Aldrich, en 1955 est l'un des films qui figurent à la fois dans Violent America, le livre de Lawrence Alloway de 1971, enfin édité en France, et de la rétrospective du même nom qui, dans la salle du Centre Pompidou au MK2 Bibliothèque, à Paris, rejoue depuis hier et jusqu’au 25 janvier, tout en la faisant dialoguer avec des films expérimentaux de la collection du Centre, celle qui, en 1969 au MoMA de New York, avait, en trente-quatre films produits entre 1946 et 1964 – des westerns, des films noirs, de gangsters ou de guerre –, proposé une réflexion alors inédite sur la place de la violence dans la culture américaine. En quoi les analyses du critique d’art spécialiste et propagandiste du pop art qu’était Lawrence Alloway sont-elles encore pertinentes aujourd’hui, plus de 50 ans après, et aident-elles à penser la violence de l’Amérique contemporaine, un an après le retour au pouvoir de Donald Trump?

"Pour Lawrence Alloway, Britannique fraîchement installé de l’autre côté de l’Atlantique, « les Etats-Unis ressemblent bien à l’image que les films en donnent, même si la plupart des Américains sont convaincus que l’Amérique d’Hollywood n’est qu’un faux décor ». Ce réalisme foncier du cinéma par-delà ses artifices de production, traduit selon lui un rapport à la violence constitutif de la nation américaine : « Le Pentagone et les étudiants contestataires, les Noirs radicaux et les vétérans des guerres précédant celle du Vietnam, tous font preuve d’une grande indulgence pour la violence…. Sans que ce soit généralement admis. » C’est ce que des théoriciens ont appelé la culture cachée, des « traits de culture rarement avoués ». Et le critique est à son meilleur quand il révèle la violence de films apparemment contenus, comme le splendide Ecrit sur du ventde Douglas Sirk, « zigzaguant aux limites de la violence, écrit-il, comme un bolide sur la ligne blanche de l’asphalte. Voitures rutilantes, longues tables dressées pour le dîner, dressings débordant de vêtements ; Sirk est un maître du monde de la consommation, mais le dressing n’est que séduction, et dans la chambre aux couleurs pastel, la femme perd son enfant à cause de la violence du père.»"

"En quatrième vitesse", de Robert Robert Aldrich
"En quatrième vitesse", de Robert Robert Aldrich
- La Filmothèque Distribution

"La programmation du Centre Pompidou reprend la balle au bond en proposant de penser la violence actuelle sous le règne du gouvernement « Trump 2 » (ce sera l’objet d’une table ronde le 20 janvier) et d’articuler cette violence des films de genre des années 50 à l’invention formelle des années 60, décennie pendant laquelle le cinéma ne choisit plus entre le réalisme et l’expérimentation, entre la violence physique et le choc esthétique."

A noter : Les Cahiers du cinéma consacreront un dossier à cette thématique dans leur numéro de février.

Extraits sonores

  • Extrait de Eraserhead, de David Dynch (1976)
  • Extrait de Lost Highway, de David Lynch
  • Eraserhead, musqiue de la BO de Eraserhead
  • Extraits d'In The Soup, d'Alexandre Rockwell
  • Ballad par Mader (dans la BO de In The Soup)
  • Extrait d'En quatrième vitesse, de Robert Robert Aldrich (1955)
  • musique originale de Frank Sinner de Ecrit sur du vent, de Douglas Sirk (1956)

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