Cinéma d'animation et bande dessinée : frère et sœur ou faux amis ?

Des dessins en mouvement ou dans des cases, des auteurs qui passent de l’animation au 9e art ou l’inverse… Quelles sont les relations entre ces deux arts visuels ? Sont-ils comparables ?
Alors que le long-métrage d’animation français Arco a été nommé aux Golden Globes et que paraît le livre Bande dessinée et cinéma d’animation (Impressions nouvelles), rencontre avec les deux directeurs de cet ouvrage collectif. Xavier Kawa-Topor est un historien de formation devenu spécialiste de l'animation, et Pascal Vimenet un expert reconnu du cinéma d'animation depuis les années 1980 qui a enseigné dans des écoles prestigieuses comme les Gobelins ou la Poudrière à Valence.
Pourquoi compare-t-on si souvent la BD et le cinéma d’animation ?
Ces deux arts visuels utilisent le dessin comme matière première. Dans l'imaginaire collectif, faire de la bande dessinée, de la caricature ou de l'animation relève du même exercice. Pourtant, souligne Pascal Vimenet : "Quand on discute avec des étudiants en cinéma d'animation ou en bande dessinée, les différences percent sur la question de la traduction du mouvement. " Les animateurs ne se définissent d’ailleurs pas comme des dessinateurs de bande dessinée. Pour eux, prendre en compte le mouvement revient à éliminer certains détails des décors.
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Cette divergence révèle une différence fondamentale pour Xavier Kawa-Topor : "La bande dessinée fonctionne à travers la question de l'ellipse, c'est-à-dire la suggestion de ce qui peut se passer entre deux cases, alors que le cinéma d'animation fonctionne sur l'illusion d'un continuum de temps." Deux langages, deux temporalités, deux façons de raconter.
Si ces deux arts ont été tant comparés et opposés, c'est aussi parce que chacun a dû parcourir un long chemin vers sa légitimation. Selon Xavier Kawa-Topor. "Elle est achevée pour la bande dessinée. Cela fait un certain temps maintenant qu’elle a son statut de neuvième art. Pour l'animation, c'est plus récent. On peut considérer que sa légitimation est encore en cours."
Des réussites et des échecs instructifs
Cette confusion apparente a longtemps alimenté une croyance tenace chez les producteurs et les diffuseurs : il suffirait de prendre une bonne bande dessinée et de la transposer à l'écran pour que la moitié, voire l'essentiel du travail soit fait. Xavier Kawa-Topor nuance : "Quand on regarde l'histoire de l'animation, on se rend compte que les œuvres et, surtout, les auteurs qui passent d'un médium à l'autre avec autant de bonheur sont très peu nombreux. C'est une proximité trompeuse et beaucoup de projets ont fait les frais de ne pas avoir pris en considération le fait que les deux arts sont très différents."
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"Persépolis" et le champ japonais
L'adaptation de Persépolis de Marjane Satrapi en film d'animation représente une réussite remarquable. De même, dans le champ japonais, Nausicaä de la vallée du vent de Hayao Miyazaki, Mes Voisins les Yamada d'Isao Takahata ou Akira de Katsuhiro Otomo démontrent qu'une alchimie est possible. Mais pour chaque succès, combien d'échecs ?
L'adaptation de Little Nemo en long-métrage (réalisé par Masami Hata et William T. Hurtz en 1989) montre qu'il n'existe pas de recette miracle. "Little Nemo ne donne pas un bon film, l'alchimie ne prend pas", constate Pascal Vimenet. "Le processus est certes impressionnant, mais quelque chose s'est perdu dans l'adaptation à l'écran."
"Le Grand Méchant Renard" : le poids de la suggestion
Benjamin Renner a réussi avec son Grand Méchant Renard un double exploit dans les deux médiums. Mais Xavier Kawa-Topor préfère la bande dessinée : "Je trouve que précisément, elle reste plus dans la suggestion. C'est une œuvre qui a besoin qu'on y place nos propres voix. Le renard, j'ai l'impression qu'il faut que ce soit le nôtre."
Cette remarque fait écho à une anecdote célèbre qu'il rapporte : "Vous connaissez cette phrase célèbre d'un enfant qui, à la sortie d'un film adapté des aventures de Tintin, a dit : 'Je ne comprends pas pourquoi le capitaine Haddock n'avait pas la voix qu'il a d'habitude.' Certaines bandes dessinées font tellement appel à l'intériorité du lecteur qu'elles perdent quelque chose dans l'objectivation nécessaire au passage en film."
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"Avril et le Monde truqué" : les contraintes économiques
Le cas de Jacques Tardi avec Avril et le Monde truqué pose une question cruciale. "Je ne retrouve pas tous ses éléments dans l'adaptation d'Avril et le Monde truqué (signée Franck Ekinci et Christian Desmares en 2015, ndlr), même si je retrouve une certaine patte, un certain graphisme", regrette Pascal Vimenet. "Comme je sors du film, je n'éprouve pas la même satisfaction qu'en ayant lu une bande dessinée de Tardi."
Xavier Kawa-Topor souligne une réalité économique incontournable : "Produire un film d'animation coûte beaucoup plus cher que de créer une bande dessinée. Cela veut dire qu'il y a des enjeux économiques et, donc, des enjeux d'audience qui sont extrêmement prégnants lorsqu'on produit un long-métrage d'animation." Ces contraintes imposent souvent une adresse à un public familial, là où les bandes dessinées peuvent être plus radicales dans leur propos.
"Tu mourras moins bête" : quand l'autrice maîtrise les deux arts
Marion Montaigne représente peut-être le modèle idéal. "Le secret de cette bonne adaptation en série d'animation, c'est que le récit filmique et le travail de la BD fonctionnent à l'unisson parce que l'esprit est le même, analyse Pascal Vimenet. Le ton corrosif, débridé, la liberté que prend Marion Montaigne dans ses dessins publiés en album, on les retrouve totalement dans l'animation."
Xavier Kawa-Topor complète : "Elle connaît absolument les deux arts. Elle sait ce qu'elle peut en attendre, donc elle sait à quel endroit transposer son esprit de l'un à l'autre." Cette maîtrise des deux langages permet de conserver l'essentiel : non pas la forme, mais l'esprit.
“Arco” : une véritable écriture cinématographique
L'auteur-dessinateur-réalisateur Ugo Bienvenu illustre une autre forme de réussite avec Arco. "Il a vraiment réussi à prendre complètement en compte une écriture qui est vraiment cinématographique", s'enthousiasme Xavier Kawa-Topor. "On a une dimension dans le souffle, un récit qui se déploie vraiment dans le temps et dans l'espace du cinéma. C'est un film qui a une vraie densité, une vraie profondeur de pensée, qui déjoue un certain nombre de codes. C'est un film sans antagoniste qui joue aussi la question de la dystopie tout en relevant du registre du conte. C'est du Peter Pan, c'est du Little Nemo, et bien plus que ça."
Le film conserve néanmoins "sa patte graphique ultra-claire qui fait qu'on a l'impression d'être devant une bande dessinée", qui prouve qu'un équilibre est possible entre les deux arts.
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Des moments de proximité historique
L'ouvrage met en lumière des périodes lors desquelles ces deux arts se sont rapprochés. "Bande dessinée et cinéma d'animation apparaissent en même temps et dans une forme buissonnante", explique Xavier Kawa-Topor. Puis vient le grand moment de l'industrialisation aux États-Unis, où cartoons et comics deviennent des modes de production industriels, facilitant les passages de l'un à l'autre. Le Japon représente un cas particulier où cette proximité perdure. Entre manga et animé, bien que la spécificité de chaque art demeure, on trouve davantage de grands auteurs capables d'exceller dans les deux domaines.
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Une nouvelle génération décomplexée
Aujourd’hui nous vivons peut-être à nouveau une nouvelle ère de rapprochement, portée par le développement du roman graphique et des longs-métrages d'animation en France, ainsi que par les nouvelles formes permises par le numérique. Une nouvelle génération d'auteurs émerge en Europe et plus particulièrement en France, capable de passer plus facilement d'un art à l'autre. Cette évolution s'explique par plusieurs facteurs, notamment l'arrivée des outils numériques. "Il y a des outils qui unifient maintenant les pratiques, et qui n'existaient pas auparavant", note Pascal Vimenet. Avant de nuancer : "Aujourd'hui, ce type de discours passe également auprès des étudiants, mais ils ont un autre type de pratique par rapport aux outils numériques. En même temps il existe une porosité plus grande entre les deux pratiques, via le questionnement sur le rapport au mouvement, sur l'image projetée ou consultée via smartphone".
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Bande dessinée et 9e art : des voisins
Alors, frère et sœur ou faux amis ? "Ils sont différents, c'est tout", répond Pascal Vimenet. "Il y a un distinguo absolu en réalité entre les deux médiums. Mais aussi des échanges entre eux constants depuis leur naissance, qui prennent des formes extrêmement variées et variables selon les personnes qui les portent."
Xavier Kawa-Topor conclut avec une belle image : "Pour moi, ce sont des voisins : ils partagent beaucoup de choses, mais ils sont de tempéraments différents." Cette confusion entre bande dessinée et animation a longtemps embarrassé les deux camps. "Elle a empêché ou retardé le fait de prendre en compte la spécificité de chacun des deux arts", poursuit-il. "Nous sommes sans doute à un moment où, justement, on peut envisager de façon plus décomplexée leur relation faite à la fois de voisinage et de différences."
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