C’est la France des cimes et des océans le vendredi avec Virginie Troussier. Aujourd’hui on part en Bretagne à la rencontre d’un mammifère marin : le phoque
- Virginie Troussier, auteure
Il y a trois ans, un matin d'hiver tempétueux à Concarneau, je navigue en planche à voile. Alors que je reprends mon souffle dans le bouillon des vagues, j'aperçois au bout de la baie déserte une tête hors de l'eau. Je me demande à qui appartient ce chien qui risque de se noyer. Puis la petite tête remonte jusqu’à moi et me fixe de ses deux billes noires. Je réalise alors que c’est un phoque ! Nous sommes face à face, tout proches. Et je me trouve aussi surprise que cet animal qui semble m’adresser une question traversant la barrière des espèces : « Qui es-tu ? » Une bourrasque nous surprend, il disparaît dans les profondeurs et je repars vers le large. Cette anecdote fait écho à la rencontre décrite dans le dernier roman de Vincent Message, La Folie Océan, paru en septembre dernier ; l’un des protagonistes raconte sa plongée avec un phoque non loin de l’archipel des Sept-Iles. Et il confie : « On aurait vraiment dit, tu vois, qu’il voulait faire ma connaissance ».
C’est donc un animal à fort capital sympathie ?
Oui ! Est-ce lié à son corps dodu, son regard humide, curieux ? Ou à la pose qu’il prend parfois sur les rochers, en position de banane, les palmes repliées le long de son corps pour ne pas se refroidir ? On connait aussi son intelligence, sa fidélité et son goût du jeu. On sait qu’il est un vrai routard des mers, capable par exemple de traverser la Manche en 48 heures. Il peut plonger jusqu’à 300 mètres, retenant son souffle pendant une vingtaine de minutes. Si vous remarquez plusieurs d’entre eux hors de l’eau, vous verrez que chacun a sa stratégie pour se fondre dans le paysage. Les veaux-marins, à la robe claire, s’alignent dans une discrète harmonie avec le rivage, donnant l’illusion d’un banc de sable. Les phoques gris, eux, s'entassent pour mimer une barrière rocheuse.
Justement, si nous les apercevons, que faut-il faire ?
Voir des phoques sur nos côtes est d’abord une bonne nouvelle pour la biodiversité marine. Ils étaient très présents au XIXᵉ siècle et ils ont ensuite été chassés jusqu’à leur quasi-extinction. Ils sont de retour depuis les années 1980. Mais la forte fréquentation du littoral les perturbe : il faut donc absolument rester à distance. Durant le mois de janvier, on observe des jeunes phoques sur les plages. Après les naissances d’automne, au moment du sevrage, ils se retrouvent très vite seuls, sans savoir pêcher, vivant sur leurs réserves de graisse. Si l’un d’eux semble en difficulté, les équipes d’Oceanopolis à Brest peuvent être contactées, elles disposent d’un centre de soins. Et pour mieux les observer et les protéger, la Réserve naturelle de la baie de Saint-Brieuc lance cette année le projet « Objectif phoques ! », ouvert à tous. Une forme d’éco-volontariat qui rappelle que les actions les plus justes se mènent d’abord sur le terrain.
Ces rencontres posent finalement une question essentielle : comment vivre avec eux ?
En effet, et c’est précisément la question que pose le très beau film Animus Femina, que je vous recommande vivement. Il met en lumière l’engagement de quatre femmes nous incitant à repenser notre rapport à la faune sauvage. Parmi elles, Sara Labrousse, chercheuse au CNRS, spécialiste des phoques. Elle a décidé, dit-elle, de « consacrer son existence à décélérer l’extinction du vivant ». Elle ajoute encore : « Quand j’étudie ces espèces, je me demande comment maintenir ces liens faits d’échanges, de flux, d’émerveillement ». La chercheuse nous invite au fond à aller au-delà du simple regard, à comprendre comment ces animaux vivent, afin de mieux se côtoyer. Alors les observer, oui, mais peut-être, aussi, apprendre à voir de leurs propres yeux.
Le film Animus Femina est actuellement présenté dans quelques salles en France, ce soir à Valence et à partir de la semaine prochaine en Bretagne (le 20 à Redon, le 21 à Etel, le 22 à Auray, le 23 à Audierne et le 24 à Quimperlé).